

2008-02-08 - Philippe Defawe - Le moniteur.fr
Chantier interdit au public ! L'annonce attise la curiosité du passant. De là à enjamber la palissade, il y a encore un pas (le livre illustre d'ailleurs très bien la difficulté de l'exercice). En général, on respecte la consigne et on passe son chemin. Nicolas Jounin s'est montré plus persévérant. Bien lui en a pris. [...] Le livre prend la forme d'un témoignage ethnographique. Il place donc l'auteur au centre du récit. Comme le rapport d'identification au narrateur fonctionne bien, le texte est d'un abord agréable. Mais la démarche ne se limite pas à un exercice de style. Elle est surtout très didactique; en accompagnant le chercheur dans son enquête, le lecteur voit les hypothèses se dessiner de manière convaincante au fil du terrain et des recherches documentaires (les fines descriptions alternant tout au long du livre avec des cadrages plus larges, sur les évolutions des mécanismes d'embauche, des politiques migratoires etc...). [...] Pour clore sa "chronique des chantiers", Nicolas Jounin s'empare, une fois de plus, de l'exemple qu'il incarne: un français ni "con", ni "chef", à la fois docile et en règle. Cette figure très courtisée par la maîtrise, éclaire les contradictions du modèle de mobilisation des travailleurs à l'oeuvrer, oscillant entre logique marchande et logique personnelle. De cette manière, l'auteur ouvre la porte à une conclusion plus conceptuelle visant explicitement à mettre de l'ordre dans son récit. Cette dernière se clôt par une inscription dans les débats actuels de la sociologie du travail, concernant la précarité et la refonte des droits sociaux des travailleurs. Après s'être tenu de manière exemplaire à distance de tout misérabilisme et de toute exaltation subjectiviste l'auteur semble comme hésiter à emprunter une position normative... et on le comprend. Ceci dit, que le lecteur ne s'arrête pas en si bon chemin ! Suivant la tradition de Chicago, le livre comporte encore une postface méthodologique. Remarquable d'intelligence, celle-ci donnerait bien envie d'ériger Chantier interdit au public en "lecture fortement conseillée aux apprentis ethnographes". Finalement, à mettre entre toutes les mains.
2008-03-17 - Mathias Waelli - Non fiction
Un jeune universitaire, qui a décidé de travailler incognito plusieurs mois comme ouvrier du bâtiment, dévoile les rouages d'un quotidien que nous préférons souvent ignorer. Indiana Jones, l'archéologue aventurier, a sans doute beaucoup fait pour dépoussiérer l'image de prof d'université, lui donner du glamour. Mais à sa façon Nicolas Jounin, n'est pas en reste. Mais à la différence du héros hollywoodien, il s'est colleté à un réel qui n'avait rien de factice. Il a cherché l'aventure non pas dans la jungle amazonienne mais au coin de la rue pour préparer sa thèse de doctorat ! Loin du cliché de ces chercheurs qui ne chercheraient en rien, coupés du monde et de ses réalités, Nicolas Jounin a en effet décidé de se faire embaucher incognito comme ouvrier du bâtiment. [...] Une plongée dont il a tiré un livre saisissant. Car en se glissant lui-même dans le bleu de manœuvre, Nicolas Jounin fait apparaître tout ce qu'on ne laisserait voir ni à un sociologue ni à un journaliste. Bien sûr, tout le monde soupçonne, l'existence du racisme, la pénibilité des taches, mais il en révèle l'ampleur. En premier lieu, l' " ethnicisation " des tâches sur les chantiers : des hiérarchies qui s'organisent par nationalité. En bas de l'échelle, aux postes les plus éprouvants, avec les statuts les plus précaires, les Africains qui se voient appelés " cafards " " macaques " [...] Aux maghrébins, les postes d'ouvriers qualifiés, aux portugais et aux français, ceux de chefs d'équipe, conducteurs de travaux. Pas de blancs chez les manœuvres et les coffreurs. Du coup, Nicolas jounin a bien eu du mal à décrocher sa première mission. Naïf, il avait cru que c'était parce qu'il n'était pas assez costaud. [...] Peu habituée à ce qu'on l'invite à se regarder en face, le profession a d'ailleurs été quelques peu secouée par la démarche de Nicolas Jounin. [...] Cette méthode d'immersion, en vogue chez les sociologues aux Etats-Unis, commence à gagner du terrain chez nous. Une nouvelle école semble en effet voir le jour, notamment sous la houlette de Stéphane Beaud, qui dirige aux Editions La Découverte, la collection au titre explicite : " Enquête de terrain ".Celle là même où est publiée son récit...
2008-06-12 - Véronique Radier - Le Nouvel Observateur
Thèse centrale du livre : le recours à la sous-traitance et à l'intérim constitue le pivot de l'organisation des chantiers. Pour faire des économies, les entreprises font appel aux sous-traitants. Lesquels, pour être plus compétitifs, ont recours à l'intérim (cette "fourniture non temporaire mais durable d'une main d'œuvre précaire"). Jusque-là, rien de très nouveau. Mais le sociologue démontre que ces employeurs intermédiaires jouent un autre rôle : ils permettent aux entreprises de transgresser les règles (sans-papiers, licenciements, sécurité) sans être responsables : c'est "externalisation des illégalités". Cette grille de lecture permet au sociologue de donner un nouvel éclairage à plusieurs dossiers chauds du BTP...
2008-07-26 - Lise Barcellini - Rue89
En consolidant ses observations par l'analyse de données relatives à l'origine des salariés, à l'organisation de la sous-traitance mais aussi au " turn-over " et aux accidents du travail, l'auteur nous livre un état des lieux qu'une approche plus académique n'aurait sans nul doute pas permis. Le chantier était donc bien " interdit au public ", comme l'indique le titre de l'ouvrage. La lecture des annexes et plus particulièrement de ses réflexions méthodologiques : " Observer des gens : un problème scientifique et déontologique " constitue une invitation à pratiquer une sociologie " dans l'action " qui ouvre la porte à des consolidations particulièrement fécondes.
2010-03-28 - François Granier - Liens socio
" Le jeune chercheur au laboratoire Urmis (Unité de recherches Migrations et Société) s'est glissé trois ans - de 2001 à 2004 - dans la peau d'un intérimaire des chantiers de gros oeuvre parisien. D'abord manoeuvre puis ferrailleur, il relate un vécu âpre, une immersion parfois brutale avec un quotidien teinté de précarité, de discrimination, de cet humour raciste "assez plaisant pour être objet de rires et assez ambigu pour être porteur de sens". Les nombreux témoignages qui étayent l'analyse de l'auteur - ouvriers, chefs de chantier, conducteurs des travaux, commerciaux d'agence intérim, responsables des ressources humaines... - illustrent les contradictions de la profession: pénibilité du métier, pratiques illégales d'employeur, dispositions sécuritaires sacrifiées sur l'autel du rendement... S'il n'a pas la prétention de décrire le quotidien de tous les chantiers de France (nous sommes bien dans le "gros oeuvre parisien"), l'auteur, en se plaçant au bas de l'échelle sociale et au sommet de celle de la précarité, décrypte au fil des pages les mécanismes qui conduisent à l' "ethnicisation des tâches" (correspondance entre poste et origine ethnique) et souligne les dissonances entre travail intérimaire et sécurité. "
2026-04-17 - PRESSE
Bienvenue dans le monde des ouvriers du bâtiment. Vous savez, celui des chantiers, de la boue, du bruit des marteau-piqueurs, des défis techniques, de la force physique, du travail en équipe au grand air. Du racisme quotidien aussi, d'un déni total du droit du travail, de l'immobilité sociale. C'est ce que révèle l'intéressante lecture de l'étude de Nicolas Jounin, maître de conférences en sociologie à l'université Paris VIII, Chantier interdit au public, enquête parmi les ouvriers du bâtiment. Sa méthode de travail est simple: se faire embaucher, un an durant, sur différents chantiers de Paris et ses environs, et observer. Ce qu'en sociologie, on appelle "observation participante" permet de rapporter de l'enquête bien plus que des chiffres, déjà éloquents (par exemple, 77% de ces travailleurs du bâtiment sont des intérimaires): le point de vue d'un sociologue "embeddede" sur la pénibilité du travail, la précarité des intérimaires et le peu de cas que les géants du bâtiment font de leur main d'oeuvre. Et aussi bien au cours des descriptions que des extraits d'entretiens menés auprès d'ouvriers, de chefs de chantiers, de responsables d'agence intérim, ou encore des cadres des entreprises de construction. Le constat est saisissant. [...] Finalement, cette étude pourrait paraphraser Bourdieu, qui, voyant l'immense diversité de destin des jeunes, disait "la jeunesse n'est qu'un mot", sans réalité concrète et homogène. Ici, pourrait-on dire, la "réglementation du travail n'est qu'un mot". Ou bien: "Le droit du salarié n'est qu'un mot".
2026-04-17 - Marianne.net

Introduction
Le jeu de l'oppression et de la résistance sur les chantiers
La " pénurie de main-d'oeuvre " : un bon point... de départ si on ne la prend pas trop au sérieux
L'enquête
1. Les " mamadou " : l'humiliation ordinaire
L'intérim des manœuvres : une discrimination inversée ?
À situation précaire, humiliation stable
" Mamadou " : entre classe et race
Derrière les " Mamadou " : des émigrés et des (dés)illusions
Keïta, prisonnier de son statut
Un apartheid professionnel ?
2. Des " bétonneurs " sans ouvriers ? L'externalisation
L'exemple d'un chantier : sept travailleurs sur huit externalisés
Les travailleurs externalisés : étrangers au cœur de la production
Comment contourner de nouvelles lois en profitant de nouvelles lois : petite histoire de l'externalisation
3. " Toujours à la bourre, les ferrailleurs "
Les éternels fautifs
Fuites et absences
Une externalisation sous le contrôle des donneurs d'ordres
4. " Je préférerais vendre des savonnettes " : l'intérim
Une organisation de la précarité
Affaiblir des affaiblis
La stabilité dans la précarité
Une gestion discriminatoire de la main-d'œuvre
Un " commerce " si particulier
5. Intérimaires fidélisés contre travailleurs détachés
Les " noyaux "
" Un ouvrier du bâtiment qui vit après soixante-cinq ans, c'est qu'il a été feignant "
Ferrailleurs embauchés et intérimaires : deux mondes étanches mais côte à côte
Et après ? Le ferrailleur polonais
6. Une belle équipe ?
Un patron d'un côté, un employeur de l'autre
Intérimaires et embauchés : divisions et réconciliations toujours à refaire
La peur des mouchards
Le chef de chantier ou la technique du " gueulard "
Discrimination : quand l'anticipation rejoint la réalité
Rendus à l'intérim
7. " Arrêtez, je suis le premier concerné par la sécurité ! "
L'" union sacrée " contre les inspecteurs : la sécurité en représentation
Un affrontement clandestin du danger
Cadence et prudence : des exigences contradictoires portées par une même hiérarchie
Beau temps ou intempéries ? Tout dépend du rapport de forces
Ouvriers coupables, mais pas responsables
La déresponsabilisation en cascade : la sécurité à l'épreuve de l'externalisation
8. L'ouvrier impossible
Aller-retour des qualifications
Un sans-papiers vous manque et tout est désorganisé
Les Portugais : des petits chefs incarnés ethniquement
Être français sur un chantier : soit " con " soit " chef "
Conclusion
Le travail et le travailleur dissociés ?
Logique marchande et logique personnelle
Loyautés incertaines : les travailleurs du bâtiment entre discrimination et précarité
De la liberté du citoyen à celle du travailleur
Annexes
Éléments bibliographiques.