Témoignages des Éditions La Découverte à la disparition de François Maspéro

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11 avril 2015

C’est en 1983 que les Éditions La Découverte ont pris le relais des Éditions François Maspero (créées en 1959).


En mai 1982, François Maspero décidait de quitter la maison qu’il avait fondée, après en avoir confié la direction à François Gèze, en lui demandant de poursuivre l’activité, mais en changeant de nom.

Le 11 avril 2015, François Maspero est décédé.


Hugues Jallon et François Gèze, respectivement actuel et ancien PDG des Éditions La Découverte, se sont exprimés à cette occasion.

 

François Maspero, un héritage

Au sein de l'équipe actuelle des Éditions La Découverte, nous étions peu à avoir connu ou même rencontré François Maspero. Je ne l'avais moi-même croisé qu'une seule fois, il y a trois ans, dans le bureau d'Annie Morvan, aux Éditions du Seuil, alors qu'il mettait la dernière main à la réédition de son livre terrible et magnifique, L'Honneur de Saint-Arnaud. Une entrevue brève, quelques mots échangés à peine.

Je savais depuis longtemps, comme beaucoup, que François Maspero entretenait une relation complexe et douloureuse à son passé d'éditeur. Les nombreux ouvrages qu'il avait publiés vivent aujourd'hui pour une large part dans le catalogue des Éditions La Découverte. À l'occasion de leur réimpression régulière et des nouvelles éditions, ils continuent d'incarner, au sein de la maison, un lien fort, avec l'histoire des Éditions François Maspero. Une forme d'hommage quotidien à son travail et à ses engagements.

Cette longue histoire de lutte, que François Maspero a lui-même évoquée dans ses propres livres, est aussi, et surtout, de celles qui incitent à ne pas céder au découragement face à l'époque et à poursuivre sans relâche les combats du présent. À ce titre, à nos yeux, comme aux yeux de beaucoup d'autres, dans le monde de l'édition et ailleurs, son héritage, qui avait commencé d'essaimer bien avant sa mort, demeure irremplaçable. Et vivant.

 

Hugues Jallon
PDG des Éditions La Découverte

 

 

 

François Maspero, cet homme libre à qui je dois tant

Comme beaucoup de celles et ceux ma génération, qui ont eu vingt ans lors du « moment 68 », la disparition de François Maspero me touche profondément. Et elle me touche d’autant plus que ma rencontre avec lui, à la fin des années 1970, a tout simplement changé le cours de ma vie.

Quand je l’ai connu à cette époque-là, je militais au sein du Cedetim (Centre d’études anti-impérialistes) et il avait accepté de publier la collection de livres que nous lui avions proposée et dont j’ai assuré la direction. J’ai découvert alors ce monde de l’édition dont j’ignorais tout et qui me semblait passionnant.
Du coup, quand François Maspero a voulu fermer sa maison suite aux difficultés financières qui s’accumulaient, j’ai été de ceux qui l’ont convaincu de poursuivre. Il a demandé que je vienne l’aider, puis de fil en aiguille, de rester, avant de me confier la direction des éditions.

En mai 1982, il a définitivement quitté la maison qu’il avait fondée en 1959, m’a donné les actions qui lui restaient, demandant simplement de « reprendre son nom ». Devenue La Découverte, je l’ai dirigée jusqu’en février 2014 et c’est maintenant Hugues Jallon qui a pris le relais, dans la même fidélité à l’héritage formidable qu’il nous a confié.

D’autres que moi sauront mieux dire les multiples facettes d’un homme qui, libraire essentiel, grand éditeur, fut aussi un écrivain et un traducteur de premier plan. Je me permets de renvoyer au petit film très émouvant tourné sur lui en 1970 par son ami Chris Marker, « On vous parle de Paris - Maspero, les mots ont un sens », ainsi qu’à celui, plus long et réalisé en 2014, « François Maspero, les chemins de la liberté ». Et à l’ouvrage collectif publié en 2009, « François Maspero et les paysages humains » (La Fosse aux ours).

Très égoïstement, je dois à cette rencontre d'avoir vécu des années professionnelles passionnantes et, surtout, de m'être ouvert l'esprit, grâce à elle, à des univers politiques, historiques et culturels dont j'étais très ignorant. François Maspero, lui, avait une culture impressionnante, acquise notamment dans ses librairies (L'Escalier, puis La Joie de lire), allant de la poésie aux sciences humaines en passant par toutes les variantes de l'engagement révolutionnaire, en France et dans le monde, au XIXe comme au XXe siècle. Une culture qui nourrissait pleinement son engagement d'homme libre, sans jamais être mise en avant.

Je lui dois donc beaucoup à titre personnel, en particulier dans deux domaines qui me tiennent toujours particulièrement à cœur: l'histoire coloniale de la France, les luttes pour la santé des travailleurs. Comme pour tant d'autres domaines, les livres et les auteurs qu'il avait publiés dans ces deux champs m'ont ouvert les yeux. J'ai d'abord pris conscience de l'importance de ceux sur l'histoire coloniale, qui restait un véritable tabou dans la France des années 1960 et 1970. Ce qui m'incitera à poursuivre cet axe à La Découverte, s'agissant en particulier de la colonisation de l'Algérie (Maspero publiera lui-même au Seuil en 1993 ce qui restera sans aucun doute l'un des ouvrages de référence essentiels sur la question, « l'Honneur de Saint-Arnaud »).

Dans son attention constante aux luttes sociales, François Maspero a toujours été très sensible aux atteintes patronales à la santé des travailleurs. En 1977, il avait publié le livre du Collectif intersyndical de Jussieu, « Danger amiante », et c'est lui qui me donna l'idée de réaliser un ouvrage collectif intitulé « les Risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner» (1985), dont une version entièrement nouvelle vient d'être publiée - trente ans plus tard - à La Découverte, sous le même titre. Sans parler de nombre d'autres titres sur ces questions...

Je pourrais bien sûr multiplier les exemples de ce que le catalogue de La Découverte doit à celui des Éditions François Maspero – dont de très nombreux titres sont toujours vivants. Toujours vivant, François Maspero le restera dans mon esprit grâce aux engagements partagés. Et à jamais identifié à son formidable et si fragile sourire…

François Gèze
Ancien directeur des Editions La Découverte, ex-éditions Maspéro

 

 

 

François Maspero (1932-2015) Partisan de liberté

À lire les nombreux témoignages publiés au lendemain de l'annonce de son décès, l'on mesure à quel point François Maspero a marqué les esprits de son temps, ce que les plus jeunes ne peuvent imaginer, tant l'édition et surtout le « monde de la librairie » ont changé en une vingtaine d'années. Le nom « Maspero », pour celles et ceux qui ont vingt ans au cours des années 1960 et 1970, est synonyme à la fois, d'une librairie, « La joie de lire », sise rue Saint- Séverin, et d'une maison d'édition d'extrême gauche (entendre par cette expression qu'on trouve dans son catalogue des auteurs « engagés », révolutionnaires, interdits chez eux, tolérés ici, plus ou moins inspirés par un « isme » apparenté aux divers marxismes) installée place Paul Painlevé. Une telle association est, à cette époque, unique. Certes, les plus érudits évoqueront le libraire et éditeur Charles Péguy et plus près de nous, José Corti ou Jean-Jacques Pauvert, mais la figure, pourtant discrète, de François Maspero s'impose. Lire « Maspero » n'est jamais neutre, c'est afficher une orientation politique et une exigence critique. Être publié sous ce label s'avère un gage d'anti- académisme et de préoccupation partisane...

 

Le frère de sa grand- mère paternelle, Paul d'Estournelles de Constant (1852-1924), petit neveu de Benjamin Constant, est anticolonialiste et obtient le prix Nobel de la paix en 1909 pour sa position en faveur du Tribunal international de La Haye, sans se douter qu'un descendant éditeur usera d'une partie de son nom, Constant, comme pseudonyme (Louis Constant) pour signer des préfaces (Voyage de la frégate La Boudeuse et de la flûte L'Étoile autour du monde, de Louis- Antoine de Bougainville) ou diriger une collection (« Actes et mémoires du peuple » qui rassemble des témoignages comme ceux d'Agricole Perdiguier, Norbert Truquin, Constant Malva, Varlam Chalamov, Jean Allemane, Louise Michel, Denis Poulot, etc.)... Son grand- père paternel est l'égyptologue Gaston Maspero (1846-1916). Son père, le sinologue Henri Maspero (1883-1945), professeur au Collège de France, meurt en déportation à Buchenwald. Sa mère est également déportée, en tant que résistante, au camp de Ravensbrück, dont elle revint. Son frère ainé, membre des Francs tireurs partisans (FTP), est tué au combat en Moselle. La guerre ne fait aucun cadeau. Le jeune François n'accroche guère aux études universitaires et obtient, tant bien que mal, un certificat d'anthropologie. Héritier d'un petit pécule, et dispensé du service militaire en tant que pupille de la Nation, François Maspero envisage, en 1953, d'acheter un stand de barbe- à- papa à la Foire du Trône, mais finalement acquiert en 1955 une librairie tarabiscotée, rue Monsieur- le- Prince, qu'il baptise « L'Escalier ». Libraire curieux de tout, il veut que sa librairie soit une fenêtre ouverte à toutes les littératures du monde et aide à comprendre toutes les sociétés. À deux pas de sa boutique siège « Peuple et Culture », association née de la Résistance, animée par le compagnon charpentier Bénigno Cacérès, avec le cinéaste Chris Marker (qui tournera en 1972, Les mots ont un sens, documentaire sur François Maspero) et de nombreux auteurs du Seuil. Un an plus tard, il prend possession d'une librairie plus grande et mieux située, rue Saint- Séverin, que son ancien propriétaire, collaborateur pétainiste, avait appelée « La joie de lire », qu'il n'aura pas l'occasion de débaptiser, ayant d'autres chats à fouetter !

 

En juin 1959, il publie son premier livre en tant qu'éditeur, La Guerre d'Espagne, d'un socialiste italien, ancien brigadiste international, Pietro Nenni, dans la collection « Cahiers libres ». Suivront Franz Fanon (L'an V de la révolution algérienne, ouvrage saisi par le gouvernement), Jean Baby (Critique de base : le parti communiste entre le passé et l'avenir, 1960), Maurice Maschino (Le Refus, en 1960, sitôt interdit par la censure, de même que L'Engagement publié un an plus tard), Paul Nizan (Aden Arabie, avec une somptueuse préface de Jean- Paul Sartre qui préfacera également, Les Damnés de la terre de Franz Fanon en 1961). Dénonciation de la guerre d'Algérie et de la torture d'État, défense de la révolution cubaine, enquête sur les colonialismes (Vietnam, Amérique Latine, Afrique noire, etc.), analyse du tiers monde, soutien aux nombreux mouvements d'émancipation, etc., sont les thèmes abordés. En 1982, cette collection comptera 371 titres d'auteurs aussi différents que Régis Debray, Gérard Chaliand, Pierre Jalée (Le Pillage du tiers-monde), Ernesto Guevara, Malcom X, Fadela M'Rabet, Wilfred Burchett, Eduardo Galeano, Roger Gentis, Christian Baudelot et Roger Establet (L'École capitaliste en France), Élise Freinet, Almicar Cabral, Paulo Freire, Günther Walraff, Roy Medvedev, etc. La maison d'édition se développe avec l'engouement et les compétences de Jean- Philippe Talbo- Bernigaud (librairie et commercial), Fanchita Gonzalez Batlle (édition, gestion des droits étrangers et traduction, elle dirige la collection « Voix » et signe de remarquables traductions de l'espagnol, du catalan et de l'anglais) et Émile Copfermann (1931-1999, édition) et de quelques directeurs de collection (Pierre Vidal- Naquet, Georges Haupt, Albert Memmi, Charles Bettelheim, Maurice Godelier, Gérard Althabe ou Pierre Salama).

 

De juin 1959 à mai 1982 - date à laquelle François Maspero quitte son métier d'éditeur et laisse la place à une nouvelle équipe, dirigée par François Gèze, à l'enseigne de La Découverte, sur laquelle il se gardera publiquement d'émettre un quelconque jugement -, le catalogue des éditions Maspero s'enorgueillit de 1 350 titres, de 30 collections et d'une dizaine de revues. Malgré ce nombre impressionnant d'ouvrages, parfois avec de grosses ventes (300 000 exemplaires pour Libres enfants de Summerhill de A. Neill et 30 000 exemplaires de l'extraordinaire récit, Le Pain nu de Mohamed Choukri, traduit de l'arabe par Tahar Ben Jelloun), ce sont les librairies (celle de Paris et celles de Montpellier et Bordeaux) qui assurent le gros de l'autodistribution des éditions et un chiffre d'affaires important. En 1971, « La joie de lire » emploie une quarantaine de salariés, on y trouve tout ce qui participe de la contestation du capitalisme à l'échelle mondiale (brochures de collectifs et d'associations, production des petites maisons d'édition militantes, revues et publications souvent difficiles à trouver ailleurs), et ce jusqu'à minuit ! Menacée par des actes terroristes, surtout durant la guerre d'Algérie, la librairie est régulièrement surveillée par des clients- amis qui effectuent un tour de garde. Une telle librairie s'avérait un lieu de rendez- vous, une source d'informations, un carrefour des idées. Il est vrai qu'à l'époque un livre déclenchait les passions et relevait de la communication, alors que dorénavant, ainsi que le constate François Maspero (« Comment je suis devenu éditeur », Le Monde du 26 mars 1982), « il est totalement à la remorque. Il n'est d'ailleurs que le sous- produit d'émissions, de téléfilms. Il ne peut plus exister que cité massivement dans la presse et les écrans. Il faut que son auteur "passe" à l'écran. »

 

Revuiste, François Maspero soutient plusieurs périodiques qui prennent position, la plus connue des revues, qu'il dirige lui- même et qui sera à de nombreuses reprises interdite ou condamnée, est Partisans (1961-1972). Une autre revue accapare son attention, L'Alternative. Pour les droits et les libertés en Europe de l'Est (1979-1985) : elle aura 31 numéros, dont la plupart se vendront entre 4 000 et 5 000 exemplaires, avec un pic de 18 000 exemplaires pour le dossier consacré à « Solidarnosc » en 1982. Il convient également de citer Acoma (1971-1973, dirigée par Édouard Glissant), Critique de l'économie politique (1970-1982, une cinquantaine de numéros) et Hérodote (fondée en 1976 par le géopoliticien Yves Lacoste).

 

Pour l'étudiant que j'étais, qui a peu fréquenté « La joie de lire », vendue en 1974, et n'y a jamais dérobé un livre (certains sots s'en vantent encore !), les éditions Maspero se résumaient à la philosophie marxiste d'Althusser et de ses élèves (dont Étienne Balibar et Jacques Rancière), à l'économie « socialiste » impulsée par Charles Bettelheim, à la série « Histoire classique » de Pierre Vidal- Naquet et surtout aux « PCM », rare collection de poche solidement fabriquée, avec ses larges rabats et ses cahiers cousus, 273 volumes aux couleurs de l'arc- en- ciel, véritable bibliothèque du curieux, mais d'un curieux combinant « théorie » et « pratique », voulant toujours comprendre le monde pour le transformer... C'est grâce à cette collection que j'ai lu Paul Lafargue (Le droit à la paresse, avec une excellente introduction de Maurice Dommanget, auteur de La Jacquerie), Fernand Deligny (Les vagabonds efficaces et autres récits), Eric J. Hobsbawm (Les Bandits), John Reed (Le Mexique insurgé, traduit de l'anglais par Louis Constant), Augusto Boal (Théâtre de l'opprimé), et tant d'autres que je lis encore...

 

« Une maison d'édition, explique- t-il dans Le Monde du 26 mars 1982, ne se construit pas sur un programme structuré ; ce n'est pas un parti politique, ce n'est pas un institut, c'est un tissu lâche de pulsions souvent contraires : l'éditeur s'apparente au photographe : il travaille sur une plaque sensible, à partir d'éléments dont il n'est pas maître, et son intervention se situe dans une orientation, des teintes, des choix qui ne peuvent être totalement rationalisés. Il n'est jamais le créateur au premier degré. Sinon, il tombe soit dans le sectarisme stérilisant, soit dans le marketing, ce qui en fin de compte revient au même pour ce qui concerne la valeur du contenu. J'ai donc essayé de refuser les programmes et les définitions : rien de plus pénible que ces textes- étiquettes que réclament les services commerciaux en disant : "Définissez donc votre nouvelle collection", "Précisez votre cible", etc. » Une maison d'édition correspond, avant tout, à l'éditeur. Libraire précoce, éditeur tout jeune, c'est à cinquante ans qu'il renonce à ce qu'il a fait si bien, avec tant de sérieux et d'attention, l'édition, pour devenir auteur et traducteur, manière de ne pas quitter le livre. Les Passagers du Roissy-Express (avec des photographies d'Anaïk Frantz, 1990) est une autre manière de voyager, de visiter le lointain à notre porte, de rendre compte de l'urbanisation et de ses exclusions et ségrégations. À l'heure de l'éventuel « Grand Paris », cet ouvrage est impérativement à lire ou à relire ! Ayant appris l'allemand au lycée, il ne traduira aucun texte de cette langue, l'ombre de la guerre étant encore tenace, mais il traduira de l'italien (Eraldo Affinati, Francesco Biamonti, Rita Charbonnier, Piero Meldini, etc.), de l'espagnol (Jorge Luis Borges, Eduardo Mendoza, Alvaro Mutis, Arturo Pérez- Reverte, Augusto Roa Bastos, Luis Sepulveda, Antonio Skarmeta, Manuel Vasquez Montalban, etc.) et de l'anglais (Joseph Conrad et John Reed), trois langues apprises sur le tas.

 

« Finalement, écrit- il dans Les Abeilles et la guêpe en 2002, qu'ai- je tenté d'autre que ce qui fit don Pedro d'Afaroubeira qui, avec ses quatre dromadaires, comme le chanta Apollinaire, courut le monde et l'admira ? Il est encore permis de rêver d'un monde sillonné d'innombrables dromadaires conduits par des hommes occupés, le temps de leur passage sur terre, à l'admirer plutôt qu'à le détruire. »

 

Thierry Paquot
Auteur aux Éditions La Découverte