Conseil de lecture #4 - Michelle Zancarini-Fournel

Cet été, les auteur.e.s se dévoilent à La Découverte !
Ils.elles ont tous.tes publié un titre marquant cette année, mais n'en restent pas moins des lecteur.trice.s avisé.e.s !

Quels ouvrages de la collection La Découverte/Poche vous conseillent-ils.elles de lire cet été ?

Un livre inspirant, forcément ! Un texte indispensable ou un livre qui a compté pour eux.elles, et qu'ils.elles aiment à relire. Ou encore un simple conseil de lecture !

 

Cette semaine, Michelle Zancarini-Fournel, qui a publié une nouvelle édition actualisée en mai dernier de 68, une histoire collective (1962-1981) en co-direction avec Philippe Artières, nous parle de La Décennie de François Cusset, une chronique intellectuelle, politique et culturelle des dix années qui ont signé la perte de tout sens critique, l'acquiescement au libéralisme et une sinistre Restauration.

 

 

À l'heure où le président de la République actuel estime que les aides sociales coûtent « un pognon dingue » sans résultat tangible, il faut lire ou relire La Décennie de François Cusset pour se souvenir ou apprendre comment les idées macroniennes (en apparence) « ni de droite ni  de gauche » ou encore la nécessité de remettre en cause la stabilité de l'emploi dans le service public ou l'automaticité des aides sociales, ont été déjà exprimées pendant les deux séquences de la présidence Mitterrandienne, entre autre  par les membres de la Fondation Saint-Simon. Ou encore que l'émission télévisuelle de 1984 « Vive la crise ! » animée par Yves Montand célébrait déjà la réussite du vendéen Philippe de Villiers, admiré par Emmanuel Macron et que, à l'automne 1995, le Premier ministre Juppé était crédité pour son courage en faveur de la « réforme » (en lieu et place de « l'archaïque » révolution) afin de permettre l'ajustement de la France aux réalités économiques internationales. 

Le livre de François Cusset fourmille donc d'informations dans un texte intitulé La Décennie mais couvrant une période plus longue (au minimum les deux septennats de François Mitterrand) et découpé en 13 séquences chronologiques (une par année ou presque) et par thèmes (« la fin sans fin » de la politique, l'expertise, la gestion des corps, l'esprit d'entreprise et le tout culturel). Les historien.ne.s pourront s'interroger sur le choix de la décennie, ou même de l'année comme mètres-étalons d'une séquence historique, mais l'essai qui s'appuie sur des sources multiples, est entraînant et convaincant. S'il ne fallait garder que l'aspect le plus dérangeant dans cet inventaire de la politique des socialistes au pouvoir c'est, à l'heure où  l'on  est entré dans une phase nouvelle marquée par la « désaffiliation sociale » (Castel)  faite d'intermittence de l'emploi, le social s'est trouvé partout euphémisé, voire remplacé par un nouveau vocabulaire qui en masque les effets sur les personnes : le désastre individuel s'appelle désormais « exclusion », et la norme de la vie sociale « l'insertion ». Sur les traces de Guy Hocquenghem, François Cusset est un adepte des formules à l'emporte-pièce, brillantes et dézinguantes, qui masquent parfois la profondeur et l'intérêt de la réflexion. Un livre à lire de toute urgence pour réfléchir au poids du passé dans le présent et réfléchir au monde des possibles dans l'avenir.

Michelle Zancarini-Fournel, professeur de sociologie à l'ENS de Lyon et membre senior de l'Institut universitaire de France, a publié une vingtaine d'ouvrages, parmi lesquels L'Homme pluriel (Nathan, 1998), Franz Kafka. Éléments pour une théorie de la création littéraire (La Découverte, 2010), Dans les plis singuliers du social (La Découverte, 2013) et Ceci n'est pas qu'un tableau (La Découverte, 2015).     

 

La Décennie, c'est avant une chronique. Les années 1980 évoquent quelques images rutilantes : les années fric et l'entrepreneur héros, les années strass et leurs stars kitsch, Le Pen et « Touche pas à mon pote ! », Jack Lang et la Fête de la musique, Jacques Séguéla et sa « génération Mitterrand », Bernard Tapie et les Restos du cœur, le Minitel et les pin's, le cynisme des ex-gauchistes parvenus au pouvoir et la bien-pensance du charity business... Que reste-t-il de cette décennie, qui est d'abord celle d'un affaissement général et du grand renoncement ? Pourquoi apparaît-elle à ceux qui l'ont vécue comme un cauchemar intellectuel et politique ? Dans quelle mesure les années 1980 permettent-elles de comprendre la France d'aujourd'hui ? 
François Cusset montre que cette décennie signe avant tout la disparition de tout sens critique : des « experts » se mettent à professer le marché comme fin de la politique ; des « intellectuels » médiatiques discourent en chœur sur la fin des idéologies et délivrent des sermons simplistes sur le « mal » et le « sens de la vie ». On a ainsi vu triompher une idéologie réactionnaire d'un genre nouveau. La télévision, devenue le cœur de l'espace public, a commencé à diffuser le bavardage publicitaire qui lui tient lieu de vision du monde. 
Derrière le basculement des années 1980, et tout ce qu'elles nous ont légué, on trouve des intellectuels d'État et des idéologues télévisuels, quelques moralistes de plume et sociologues de la pub. C'est sous ces crânes, dans ces écrits, au fil de ces discours aux sources variées, des tubes aux essais, des romans aux slogans, que François Cusset est parti traquer la vérité de cette décennie terrible. Mais il montre aussi comment la pensée critique a continué son travail souterrain, pour ouvrir, au milieu des années 1990, de nouvelles perspectives intellectuelles et politiques.    

François Cusset est historien des idées, professeur à l'université de Paris-Ouest Nanterre, et l'auteur de nombreux ouvrages remarqués dont à La Découverte, French Theory (2003) et Le Déchaînement du monde (2018).      

 

Lire un extrait de "La décennie"

 

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