Les âmes sauvages
Face à l'Occident, la résistance d'un peuple d’Alaska

Nastassja MARTIN

C’est l’hiver et la température avoisine les moins quarante degrés. Les yeux levés vers les aurores boréales qui animent le ciel arctique, nous écoutons. Le chasseur commence à siffler dans leur direction. C’est un son continu, aigu mais contenu, qui résonne dans le silence de la nuit polaire. Qui appelles-tu ? Elles, les aurores, et ceux qui transitent avec elles, les esprits des disparus, des hommes, des animaux, des plantes, qui courent sur un ciel glacial dans les explosions de couleurs.
Qui sont ces hommes qui se nomment eux-mêmes les Gwich’in et peuplent les forêts subarctiques ? Sont-ils encore de fiers guerriers qui poursuivent les caribous jusque sur l’échine arctique de la Terre, ou ressemblent-ils plutôt à des humains dévastés par la colonisation occidentale qui titubent dans les rues verglacées des villes du Nord sous les effets de l’alcool ? Et que dire du territoire qu’ils habitent, l’Alaska contemporaine ? Cette terre demeure-t-elle fidèle aux images de nature sublime et préservée qui peuplent nos esprits d’Occidentaux, ou disparaît-elle face aux réalités énergétiques, politiques et économiques qui la transforment en un champ de bataille jonché de mines à ciel ouvert et d’exploitations pétrolières ?
À l’heure du réchauffement climatique, aucun de ces clivages ne subsiste. Les mutations écologiques du Grand Nord sont telles qu’elles brouillent le sens commun et balayent toutes les tentatives de stabilisation, de normalisation et d’administration des écosystèmes arctiques et de leurs habitants. Loin de toute folklorisation indigéniste et de tout manifeste écologiste, ce livre s’attache à retranscrire les réalités des hommes qui parlent encore à l’ombre des arbres et sous le sceau de leur secret. Les âmes sauvages de l’Alaska sont celles qui se meuvent dans les plis d’un monde en révolution, et qui font de la métamorphose continuelle des choses et de l’incertitude des êtres un mode d’existence à part entière.

Version papier : 22 €
Version numérique : 14,99 €
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Détails techniques
Collection : Sciences humaines
Parution : avril 2016
ISBN : 9782707189578
Nb de pages : 326
Dimensions : 155 * 240 mm
ISBN numérique : 9782707190444
Format : EPUB

Nastassja MARTIN

Nastassja Martin est anthropologue, diplômée de l’École des hautes études en sciences sociales, spécialiste des populations arctiques. Les Âmes sauvages est son premier livre.

Extraits presse

L’anthropologue ne décrit pas seulement les conflits pour l’occupation et la maîtrise du terrain, et des animaux qui le traversent. Elle montre comment ce sont, en réalité, deux représentations du monde et de la nature qui se font face en Alaska. Derrière la rationalité présumée de la gestion scientifique de l’environnement, qui cherche (entre autres) à conserver intactes les hardes de grands herbivores – des troupeaux, en somme –, gît ainsi un imaginaire occidental marqué par le pastoralisme et l’agriculture, très éloigné de celui du chasseur.
Les Gwich’in se voient ainsi proposer de se lancer dans la culture de pommes de terre sous serre pour augmenter leur autosuffisance alimentaire tout en minimisant leur impact environnemental. Mais les chasseurs, dont les rêves sont peuplés des animaux qu’ils traquent et dont ils se nourrissent, s’interrogent : peut-on vraiment rêver à des patates ?
Ni traité académique, ni grand reportage, ni récit personnel, le texte de Nastassja Martin est un peu tout cela à la fois. Il est surtout porté par une qualité d’écriture et une sensibilité qui en font bien plus que la chronique ethnographique d’un effondrement. Ecartant avec pudeur la gangue de malheur et de ruine qui enserre la condition Gwich’in telle que l’Occident la perçoit avec complaisance, l’auteure donne à voir et à comprendre « toute la finesse et la profondeur » des manières d’être de ceux dont elle a partagé la vie.

17/06/2016 - Stéphane Foucart - Le Monde

 

Nastassja Martin a passé deux ans avec les Gwich’in d’Alaska. Ces chasseurs-cueilleurs, qui vivent dans les conditions que l’on devine, font face au quotidien aux bouleversements qu’induit le réchauffement climatique. Que les températures augmentent au-delà du cercle polaire et les ours blancs descendent plus au sud. Que les forêts brûlent et ce sont les élans qui migrent sur d’autres territoires. Que les pluies acides polluent les lichens et le gibier des Indiens devient impropre à la consommation, ses entrailles regorgeant de tumeurs. Il en va de même des passages ancestraux qui disparaissent avec la fonte des glaces, et des routes migratoires que délaissent les animaux. Or, toute la vie des Gwich’in est fondée sur un rapport direct à la nature et se voit ainsi remise en cause : le monde « part en lambeaux ». Pour autant, il ne s’agit pas de s’en tenir à ce constat désastreux, et c’est bien l’un des attraits de ce livre que de décrire également les interrogations de l'ethnologue face à cet univers dans lequel il lui faut trouver sa place. C’est donc aussi le récit de ses doutes, déboires, égarements et découvertes que nous livre N. Martin.

16/04/2016 - T. J. - Sciences Humaines

 

Essai sidérant, à la frontière des études ethnographiques, de la chronique et du récit, Les Âmes sauvages de l’anthropologue Natassja Martin nous plonge en pays Gwich’in, peuple d’Alaska des régions subarctiques en proie à une crise écologique, humaine, sans précédent. Rarement un livre aura creusé en nous des marques aussi profondes, un ébranlement d’abord imperceptible qui, de simples traces dans la neige, mène à une avalanche, nous contraignant à réévaluer notre mode d’être au monde. (…) Dans ce magistral essai tiré de sa thèse de doctorat dirigée par Philippe Descola, l’auteure, spécialiste des populations arctiques, pose liminairement la question princeps de l’anthropologie : comment entrer en contact avec l’autre ? Comment se décentrer, faire bouger le socle de notre mode de penser, d’exister, afin d’écouter l’autre en son altérité sans importer nos schèmes idéels, nos représentations ? La beauté crépusculaire mais aussi solaire du livre vient d’une rencontre que Natassja Martin place sous le signe du désespoir, d’une commune détresse, le désarroi de l’anthropologue catapultée dans un monde qui semble à l’agonie, proche du naufrage, et la déréliction des Gwich’in pris en étau dans un dérèglement climatique, une débâcle écologique et humaine. (…) Comment dépasser l’affect mélancolique, creuser sous la glace, sous l’évidence d’une société Gwich’in ravagée par le suicide, l’alcool, la drogue ? Refusant d’en rester au symptôme des ruines d’un monde, Natassja Martin le traverse pour y découvrir les ripostes que les Gwich’in, Indiens Athabaskans, apportent à cette époque hors de ses gonds. Le « comment » des interactions fait partie prenante de l’étude : comment s’ouvrir aux manières de penser, de vivre, de rêver d’un peuple dialoguant avec les âmes sauvages des non-humains, avec l’invisible, frappé de plein fouet par une mondialisation dévastatrice ?

16/05/2016 - Véronique Bergen - La Quinzaine littéraire

 

Dernière société de chasseurs-cueilleurs rencontrée par les Occidentaux dans la région, les sept mille Gwich’in vivent dans les vastes espaces subarctiques du nord-ouest du Canada et du nord-est de l’Alaska. La survie en tant que peuple de ces Amérindiens de langue athabascane dépend de celle des animaux migrateurs, fortement perturbés par les dérèglements du climat, et notamment de la plus grande harde de caribous d’Amérique, forte de 182 000 têtes. Enquêtant autour de Fort Yukon, la jeune anthropologue Nastassja Martin observe le triptyque autochtones-Occident-environnement, et souligne les contradictions d’un État qui, réputé pour sa nature, s’est pourtant lancé sans vergogne dans l’exploitation des hydrocarbures. Mais elle refuse de se contenter de « cette douloureuse et omniprésente ruine surgissante », cette « histoire coloniale irréversible ». En restituant la place des êtres humains et non humains — animaux et esprits — chez les Gwich’in, elle recueille ces « fragments » qui nourrissent l’altérité au quotidien et préservent leur singularité.

05/08/2016 - Philippe Descamps - Le Monde diplomatique

 

Nastassja Martin, anthropologue, a consacré neuf ans de sa vie à l’étude des Gwich’in, un peuple du Grand Nord américain, expérimentant un autre rapport au temps et à elle-même. L’art de l’attente, elle l’a appris sur le terrain. Durement. Elle avait 23 ans quand elle est partie vivre avec le peuple gwich’in en Alaska, pour une durée indéterminée. Elle est restée deux ans et de cette rencontre, elle vient de raconter l’histoire.

03/08/2016 - Béatrice Bouniol - La Croix

 

Alors qu’on nous annonce l’essor d’un tourisme en régions polaires, il est temps de lire en antidote un livre magnifique consacré aux Gwich’in, dernier peuple d’Alaska touché par l’Occident. Dans Les Âmes sauvages, Nastassja Martin raconte comment, face à la prédation de ces terres, leurs habitants maintiennent un lien avec le monde ancien. À quoi cela ressemble-t-il de vivre la catastrophe ? Pas un désastre ponctuel, tel un tremblement de terre ou un tsunami, mais la fin durable de son monde. Pour le peuple Gwich’in, en Alaska, ce sont des hivers raccourcis, des maisons avalées par le fleuve sortant de son lit, les berges qui s’érodent avec la disparition du pergélisol, des forêts ravagées par les incendies et les insectes que les hivers cléments ne tuent plus. Les oiseaux migrateurs s’absentent puisque les lacs s’assèchent, les caribous se font rares, les saumons deviennent imprévisibles. « Des mutations écologiques profondes qui vident et dénudent le monde tout en le parant d’une agressivité inconnue », écrit Nastassja Martin, anthropologue, au début de son livre Les Âmes sauvages consacré à ce peuple alaskien, en grande partie autarcique, le dernier à avoir été « touché » par l’Occident. Par sa beauté formelle – un style précis et sensible –, sa puissance descriptive et sa force d’analyse, ce livre dépasse le niveau du seul compte rendu anthropologique – ce qui n’est déjà pas rien – et ouvre une réflexion captivante sur les rapports de l’Occident avec ceux que l’on dit sauvages et, de ce fait, avec lui-même. La grande intelligence de cet ouvrage est de se composer de chapitres thématiques qui sont autant d’écrans que l’on traverse pour se rapprocher du cœur du sujet de l’auteure : le jeu de regards entre les autres et nous.

03/09/2016 - Jade Lindgaard - Mediapart

 

Table des matières

Préface
Introduction
I / Incendies en Alaska : La nature en question
1. Souffrances subarctiques

Un écosystème tourmenté
Absences animales
Hybridations
Conclusion
2. Formes naturalistes
Far West
Établir la ressource : L’Alaska Native Claim Settlement Act
Instaurer la Nature : l’Alaska National Land Interest Land Conservation Act
Exploiter et protéger : le pendule alaskien
Conclusion
3. Société contre pétrole, variations
Les Gwich’in vus du ciel : se défaire du mythe
Les Gwich’in vus de la terre : recréer un mythe
Conclusion
II / Renouer le jadis
4. Du monde des esprits au royaume de Dieu : l’épopée des missionnaires en pays gwich’in
Convertir la taïga
Déficiences immunitaires
Nomen est omen
Se sauver du monde
Les cimes éternelles
Conclusion
5. Domestiquer les chasseurs et libérer le sauvage : la croisade des écologistes
Le grand damier
Les vaches subarctiques
Les pommes de terre du Grand Nord
La taïga sous contrôle
La conduite des âmes
Conclusion
III / Pays gwich’in
6. Formes animistes
Les chasses insoutenables
D’un massacre l’autre
Techniques de l’intériorité
Se refuser
Se-ducere
7. L’inaliénabilité des personnes
La mort : reconstruire la limite
Se rire du monde : rétablir la distance
L’incertitude : rendre leur autonomie aux êtres
8. Présences liminaires
Les sans-âme
Naa’in, l’imprévisible en personne
Shaaghan, la passeuse de mondes
Se tenir entre les mondes
Conclusion
Conclusion
Bibliographie
Fiche technique
Langue et territoire Gwich’in
Gouvernements tribaux, gouvernement fédéral et État d’Alaska.
Remerciements
Notes.


Droits étrangers

WILD SOULS
Alaskan Natives Face the West

This particularly original book is the result of two years of fieldwork in north-eastern Alaska with the Gwich’in, a society of Athapascan hunter-gatherers. The author introduces us to the thousands of ways the Gwich’in (Little People) manage to defend themselves from the West and its crises, how they reinvent themselves and put themselves back together, piece by piece for some semblance of dignity. Written in a subtle and fast-paced style, the beauty of this work is in the emotions it conjures up. They come from the author’s incredible presence, having been in the field for two years, continually attentive to everything happening, everything she felt and everything she understood – or didn’t for that matter.


Natassja Martin is a teaching and research at Collège de France, advised by Philippe Descola, as well as at King’s College Aberdeen.


Contact : d.ribouchon@editionsladecouverte.com