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" Grand remplacement " : la formule enflamme le débat public, liant en deux mots le calcul, l'effroi, l'accusation. Forgée par un écrivain en 2010, propagée par des polémistes, diffusée bien au-delà des frontières françaises, elle apparaît à beaucoup comme une évidence.
L'histoire ne commence pourtant pas avec cette expression, explique François Héran, qui élargit l'enquête à ses variantes – " submersion migratoire ", " droit à la continuité historique ", " populicide ", " génocide blanc " – et retrace la généalogie de cette hantise démographique.
Dès le début du XIXe siècle, rappelle-t-il, les débats sur les Juifs d'Alsace sous Napoléon font surgir le spectre d'une minorité réputée trop féconde, trop influente, attirée par les promesses de l'émancipation. Face aux projets de législation d'exception ciblant une religion, le Conseil d'État invoque l'égalité des droits. Mais Napoléon passe outre : " Vous faites du droit civil, je fais du droit politique. " Une controverse dont les échos nous sont étrangement familiers.
Par la suite, la " dénatalité " de la France alimente la crainte d'un déclin national. Pour rétablir l'" équilibre des générations ", le pays aura besoin de 5,3 millions d'immigrés, estime Alfred Sauvy en 1946. Un plan vite effacé par le baby-boom. La natalité remonte, mais l'immigration aussi : elle assure alors un " grand complément ".
Un demi-siècle plus tard, le rapport de l'ONU sur les " migrations de remplacement " rallume les passions. L'extrême droite, qui y voit la preuve d'un projet de submersion, crie au complot des élites mondialisées. Par une enquête minutieuse, François Héran reconstitue la genèse de ce rapport et dissipe les contresens accumulés.
Analysant un à un les dossiers – y compris les cas de Mayotte et de Ceuta, brûlants d'actualité –, le démographe montre que la prophétie du grand remplacement ne résiste pas à l'épreuve des faits. Et renverse ainsi la perspective : la véritable question n'est pas de savoir si les minorités seront majoritaires mais de comprendre comment une communauté nationale peut s'élargir au fil des générations en intégrant toutes les origines.
