Emprunter. Rembourser. Se priver. Espérer. Recommencer.
Loin des gratte-ciel et des salles de marché de New York et de Shanghai, où des hommes riches et diplômés animent les marchés financiers à l'aide d'algorithmes complexes, une autre figure de la finance se dessine : celle de la femme endettée. Elle n'est ni banquière ni spéculatrice. Elle veille sur les siens, compte chaque sou, s'endette pour nourrir, loger, soigner, marier. Elle négocie, quémande, parfois se vend. Et toujours, elle paie. De la France au Tamil Nadu, du Sénégal au Maroc, ce livre part à sa rencontre. Il dévoile le rôle central – mais ignoré – qu'elle joue dans le fonctionnement quotidien du capitalisme. Ces femmes qui contractent de petites dettes ne sont pas à sa marge, mais en son cœur : sans elles, pas de consommation, pas de profits. Sans elles, la machine ne tourne pas.
En mêlant ethnographie, enquêtes statistiques et récit engagé, Isabelle Guérin révèle une autre face du capitalisme, fondée non sur l'abstraction financière, mais sur la honte, l'épuisement et la discipline des femmes. Elle éclaire aussi le patriarcat comme un régime de dette permanente : être femme, c'est devoir – à ses enfants, à son conjoint, à l'État, aux banques, aux dieux, à la nation. Mais la dette peut aussi se retourner. De chaîne, elle devient lien.
La Femme endettée n'est pas qu'une enquête sur la dette : c'est une clé pour penser autrement nos interdépendances. L'ouvrage montre comment l'économie, loin d'être un monde à part, est intimement nouée à la parenté, au corps, à la sexualité. Repenser la dette, c'est repenser ce à quoi – et à qui – nous tenons vraiment.



Introduction. Ce que la finance doit aux femmes
Une enquête au long cours
Le capitalisme de la dette
Dette féminine et capitalisme
1. La division sexuelle de la dette
Des monts-de-piété aux prêts sur gage contemporains
Des cartes de crédit aux arriérés de paiement
Lorsque les politiques sociales nourrissent et sécurisent la finance
Une spécialisation dans le remboursement : faire payer les femmes
Le corps et la chair des dettes féminines
Dettes infamantes, dettes honorables
2. Sous la dette patriarcale : la honte et la faute
Qui paie ses dettes ?
Dette et stratification sociale
Indéfiniment obligée, honteuse et coupable
D'où vient la faute ?
3. La fabrique de la femme endettée
Monnaies masculines, monnaies féminines, monnaies sexuelles
La domestication de l'argent féminin au cœur du capitalisme industriel européen et nord-américain
L'exportation de la femme au foyer
Lorsque la femme au foyer émerge de la finance
Lorsque la dot subventionne l'industrie financière et la main-d'oeuvre indienne
" S'ils pouvaient nous attacher, ils le feraient "
Lorsque l'histoire nous rattrape
4. Le travail de la dette
Compter différemment : rendre visible l'invisible
Qui paie quoi ? La productivité de la femme endettée
Le travail routinier et chronophage de la dette
Le travail cognitif et administratif de la dette
La mise au travail par la dette
Sans dette, pas de capitalisme !
5. Le corps comme collatéral
Attacher son mari dans son sari
" Est-ce que je peux me la faire ? "
Quand la dette et le crédit sculptent les corps
L'obsession de la respectabilité
Ni putes ni prudes, l'éternel dilemme
6. Dette et amour
Lorsque le prêteur devient l'amant
" Il me voit comme une patronne, pas comme une épouse "
" Elle veut que je sois heureux "
La fabrique de l'amour
Jouir malgré tout
Liaisons dangereuses
Lorsque la dette légitime l'amour transgressif
Lorsque la dette façonne les mariages et la famille
7. Dettes solidaires
Une entraide sous surveillance
Femmes créancières
Résister aux banques ?
Prendre soin
La possibilité de dettes solidaires ?
Conclusion. Renverser la dette, refonder la valeur
Déplacer le centre de l'économie : de l'accumulation à la circulation, des comptes aux corps
La dette doit changer de camp
Rendre la dette à la vie
Annexe. Enquêter sur la dette
Remerciements.