Comment gouverner une société dont on ignore les lois, les mœurs et même les langues ? Tel est le problème qu'a rencontré l'East India Company, la plus puissante entreprise capitaliste de tous les temps, lorsqu'elle s'est taillé un immense empire colonial en Inde à la fin du XVIIIe siècle. Grâce à une plongée dans des archives méconnues, ce livre montre que l'Inde britannique a été un laboratoire du colonialisme moderne. C'est là en effet qu'ont été élaborés des technologies de gouvernement à distance et des savoirs sur les cultures non européennes qui continuent de façonner notre modernité politique et scientifique.
Proposant un récit vivant, au plus près des acteurs qui ont mis en place la domination européenne, Gildas Salmon retrace leurs échanges avec les interlocuteurs indiens dont ils dépendaient pour comprendre la société qu'ils voulaient gouverner. L'étude de ces interactions paradoxales où les colonisateurs devaient se mettre à l'école des colonisés le conduit à développer une thèse originale : le colonialisme n'a pas " inventé l'Orient ", il a capturé des savoirs et des techniques autochtones afin de renforcer son pouvoir.
Pour permettre à une poignée d'Européens de gouverner des dizaines de millions d'Indiens, l'Empire britannique n'a fait appel ni à la logique de la souveraineté, qui a servi de pivot à la construction des États-nations, ni à la logique du dressage disciplinaire identifiée par Michel Foucault dans les manufactures, les armées et les prisons de l'Europe moderne. Il a mis au point une technologie de contrôle plus économe et plus souple : la supervision, qui lui a servi à s'approprier les compétences d'agents hautement qualifiés, chargés d'administrer des colonies situées à l'autre bout du monde.



Introduction
Un empire colonial né du commerce
Administrer la différence
Les savoirs orientalistes : invention ou captation ?
Savoirs et pouvoirs coloniaux : un accrochage laborieux
La réflexivité impériale en action : stimulants et limites
Les normes des colonisés : impératifs de gouvernement et programme de recherche
La matière grise de l'empire : mode d'emploi
La variété des situations coloniales
Colonisation de gouvernement et réflexivité sociopolitique
Repères chronologiques
LIVRE 1
GOUVERNER L'INDE SELON SES PROPRES LOIS
Première partie
Réguler le pillage
1. Expansion capitaliste et prédation fiscale
Une compagnie marchande devenue souveraine
Commerce, violence et impôt dans l'océan Indien
L'État colonial comme régime parasite
2. La critique philosophique en situation coloniale
Naissance de la réflexivité impériale
L'
Esprit des lois comme manuel d'administration coloniale
Une nouvelle figure du mal politique
3. Les ressorts du despotisme commercial
" Cruels monopoles " et " drain de richesse "
Anarchie et démonopolisation de la violence
La corruption comme principe du régime colonial
Le désencastrement du pouvoir
Deuxième partie
Supervision contre souveraineté
4. Les technologies du contrôle à distance
L'impossible souveraineté
Le refus d'étatiser l'empire
Les controverses sur la supervision
L'éloge de la distance
Gouverner par l'archive
5. Naissance d'une gouvernementalité critique
La mise sous tutelle du souverain
L'audit comme technologie politique
Le règne de la critique
Le rapport comme instrument de gouvernement
Le rapport comme régime d'inscription : naissance de l'histoire critique
Troisième partie
Le règne du droit
6. Administrer le droit des colonisés
Droit, sécurité et prospérité en métropole et dans l'empire
Préserver et corriger : la double injonction de la justice coloniale
Pluralisme juridique et supervision judiciaire
Les savoir-faire de la médiation interculturelle
La disqualification des intermédiaires
7. Les paradoxes de la supervision judiciaire
La séparation des pouvoirs en action
Le baptême du
rule of law à Calcutta
L'articulation des systèmes judiciaires
Les limites de la délégation
L'impératif du décentrement
Les aberrations des procédures anglaises
La défection des élites indigènes
Salus tributi suprema lex
8. Politique de la différence juridique
La tyrannie du droit
Privilèges juridiques et frontières raciales
L'incommensurabilité des systèmes juridiques
Les obstacles culturels à l'égalité
Le programme des savoirs-pouvoirs orientalistes
LIVRE 2
LA SCIENCE DES NORMES
Quatrième partie
La textualisation du vrai
9. L'ancienne constitution de l'Inde
Le primat de l'extériorité
La Renaissance orientale
L'armature philosophique du colonialisme britannique
L'" ancienne constitution " des colonisés
Le premier programme épistémique de la supervision
Normes, pratiques et textes : la logique du piratage orientaliste
10. La codification du droit hindou
La destitution du savoir jurisprudentiel
Administrer l'autonomie des colonisés
Portrait de l'orientaliste en Don Quichotte
Le Justinien de l'Inde
La circulation de la confiance en contexte interculturel
Une captation d'autorité
Cinquième partie
La captation de la réflexivité brahmanique
11. La capture normative
Le droit hindou : une tradition inventée ?
Les variétés du constructivisme
Politique de la capture
Esquisse d'une théorie brahmanique de la pratique
Domination coloniale et domination précoloniale
12. Les limites de la diplomatie interculturelle
Les dynamiques politiques du malentendu interculturel
L'alliance brahmanique
Sanskritisation et légitimation par le droit
L'échec de l'hybridation juridique.
Sixième partie
La construction de l'autorité orientaliste
13. La confiscation de l'expertise jurisprudentielle
Naissance de la jurisprudence anglo-hindoue
La supervision en action
La mise en scène de l'érudition orientaliste
La territorialisation du vrai
École, auteur, commentaire : l'espace logique du droit colonial
14. Les pathologies de la supervision judiciaire
Les dissensions entre écuries de droit anglo-hindou
La déstabilisation momentanée de la normativité brahmanique
L'innovation involontaire
Le point de rupture du dispositif orientaliste
Codification, objectivation, relativisation : vers les sciences sociales
L'indisponibilité des normes
Conclusion
Supervision contre discipline
Gouvernement à distance et dépendance à la théorie
Les déficiences d'un pouvoir désocialisé
Savoirs de l'Europe et savoirs de l'Asie : réduction ou irréduction ?
Remerciements
Notes.