Conseils lectures : Rose-Marie Lagrave [3/7]

Vous ne savez pas quoi lire cet été ?

Voici quelques conseils, par des auteurs et autrices de la maison ! Ils vous présentent leur dernier livre paru, un livre qui leur a servi de source ou permis d’aller plus loin dans leur réflexion et, enfin, un livre qui leur tient particulièrement à cœur. Bref, de quoi remplir votre besace et vous accompagner à la plage, aux champs ou sur les sentiers – lectures tout terrain !

Cette semaine, la parole est à Rose-Marie Lagrave.

 

"Enquêter sur ma famille d’origine et sur le processus qui m’a déplacée d’un petit village jusqu’aux arcanes de la Sorbonne, puis à l’École des hautes études en sciences sociales, a supposé de rompre avec le récit autobiographique en proposant une nouvelle approche : l’enquête autobiographique, permettant d’apporter des preuves empiriques à la narration. À l’encontre des statistiques prédisant qu’une fille de famille nombreuse, issue du milieu rural avait peu de chances d’accéder aux études supérieures, cette non-reproduction sociale fait exception sans toutefois dessiner une figure exceptionnelle. Je n’ai pas progressé par ma seule volonté : Se ressaisir démontre qu’un transfuge de classe est le produit de collectifs d’ascension permettant de traverser les barrières sociales. Je souhaitais que mon parcours, tout en brisures, invite à s’interroger sur le mérite, sur ce que réussir ou rester soi veut dire, tout en indiquant des voies d’émancipation collective à l’égard des déterminismes sociaux.

Toute l’œuvre de Pierre Bourdieu, et singulièrement Esquisse pour une auto-analyse, constitue l’architecture théorique et méthodologique de mon livre – rejet d’une autobiographie, exigence de réflexivité sans complaisance à soi et appréhension sociologique d’un parcours, pour ne pas dériver vers une illusion biographique toujours en embuscade, ni monter en généralité à partir d’une exception. Plus encore, les situations de porte-à-faux décrites par Bourdieu et le « barbarisme social » que fut sa leçon inaugurale au Collège de France ont suscité en moi le courage d’exposer ma trajectoire dans un univers académique rétif à toute entreprise autobiographique.

Le ravissement de Lol. V. Stein de Marguerite Duras se situe à l’opposé de Se ressaisir, en raison de l’envoûtement créé par la partition musicale des mots et des noms, alternant avec des séquences de silence. Le bal du casino de T. Beach met en scène le dialogue silencieux de personnages de la « haute société », délestés un temps de leur domination pour n’être plus qu’un labyrinthe d’attractions croisées, suscitant un désir qui navigue, et de tant naviguer, se perd en des dédales insondables et dans une fulgurante douleur. « Il faut regarder comme l’autre désire être regardé » : cette phrase saisissante pose une question abyssale concernant la puissance et l’énigme du désir. Ceux et celles d’« en haut », allégés des contraintes matérielles, peuvent s’abîmer dans le désir, alors qu’une transfuge de classe, fut-elle féministe, peine à accéder à cet insondable secret."

 

Les livres cités :

Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir. Enquête autobiographique d'une transfuge de classe féministe, Paris, La Découverte, 2021.

Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, 2004.

Marguerite Duras, Le ravissement de Lol. V. Stein, Paris, Gallimard, 1964.