La disparition de Michel Freyssenet (1941-2020)

C'est avec une grande tristesse que nous avons appris le décès, le 22 janvier 2020 à l'âge de soixante-dix-huit ans, du sociologue Michel Freyssenet. Figure hors norme de sa discipline, il a fortement contribué au renouvellement de la compréhension des rapports sociaux, tout particulièrement dans le monde du travail. Il a toujours été un compagnon de route fidèle de l'aventure éditoriale de La Découverte, en particulier en créant en 1983, avec l'économiste Olivier Pastré, la collection de poche « Repères », qu'il a codirigée avec ce dernier jusqu'en 1987.

À une époque où le champ des sciences humaines sociales était en pleine recomposition après les brillantes années 1960 et 1970, l'ambition assignée à cette collection d'ouvrages inédits était grande : proposer aux étudiants des synthèses accessibles et rigoureuses sur de multiples thèmes (théoriques comme empiriques) des SHS ; mais aussi contribuer au renouvellement de ces disciplines en privilégiant les titres de commande. Et par un choix judicieux des auteurs, ouvrir de nouveaux espaces de recherche, comme cela fut fait par exemple avec la série, pensée par Michel Freyssenet, « Travail et travailleurs » (furent ainsi publiés Travail et travailleurs aux États-Unis, en URSS, en Grande-Bretagne, au Chili...).

La collection « Repères » reste une valeur sûre de La Découverte, puisque trente-six ans après sa création, sept cent trente titres y ont été publiés et elle est certainement la première collection de référence pour les étudiants en SHS de tous niveaux. Les fondations posées par Michel Freyssenet et Olivier Pastré dans les années 1980 ont été la clé de son succès : choix rigoureux des sujets et des auteurs, relecture par des pairs des synopsis et des manuscrits, travail d'editing approfondi avec les auteurs, publication régulière de nouvelles éditions actualisées. Ces lignes de conduites ont été ensuite poursuivies et renforcées par Jean-Paul Piriou, qui a dirigé la collection de 1987 jusqu'à son décès brutal en 2004, puis jusqu'à ce jour par Pascal Combemale.

Voir son site : https://freyssenet.com/

 

Stéphanie Chevrier et François Gèze
Avec la contribution de Pascal Combemale et Robert Boyer

 

 

La division du travail au cœur de la dynamique du capitalisme
par Pascal Combemale

 

J'ai découvert Michel Freyssenet il y a longtemps, en lisant La Division capitaliste du travail (Savelli, 1977). Ce livre reprenait les résultats d'une enquête menée en 1973-1974, dans le cadre du Centre de sociologie urbaine. Nous sommes donc dans les années 1970, marquées par les grèves des OS : en mai 1971 à Renault-Le Mans, en février-mars 1972 à Penarroya à Lyon, de mars à mai 1972 au Joint français à Saint-Brieuc, en mars-mai 1973 à Renault-Billancourt, etc. En juin 1973, commence le mouvement des Lip. Ces luttes succédaient à l'automne chaud italien, au cours duquel c'est l'organisation même du travail qui avait été contestée. Voici pour l'air du temps, qui a marqué toute une génération, et dont témoigne si bien L'Établi de Robert Linhart (Minuit, 1978).

Jusqu'alors, les héros emblématiques de la classe ouvrière étaient le mineur, le cheminot, le métallo, des ouvriers qualifiés ou classifiés « professionnels ». Avec les luttes des OS, soumis au « travail en miettes » décrit par Georges Friedmann (1956), la question de la déqualification devient centrale, en relation avec l'approfondissement de la division capitaliste du travail. Une autre référence majeure de cette époque fut l'ouvrage de Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste, dont la traduction a été publiée par Maspero en 1976. Lui-même ancien ouvrier, Braverman mettait l'accent sur ce qu'il appelait la « dégradation du travail ». Rappelons enfin que la Critique de la division du travail est aussi le titre d'un recueil de textes publié par André Gorz en 1973 (il inclut le célèbre « What do bosses do ? » de Stephen Marglin). Dans cet ensemble de contributions à l'analyse des rapports sociaux entre le capital et le travail, Michel Freyssenet a mis l'accent sur le processus structurel de déqualification-surqualification, établissant un lien organique, inhérent au capitalisme, entre la dépossession des uns (et l'on songe ici au désarroi de Demarcy, privé de son établi) et le privilège des autres, en écho à la célèbre phrase de Marx : « Les puissances intellectuelles de la production se développent d'un seul côté parce qu'elles disparaissent sur tous les autres. » Cette thèse a priori réfutée par la montée des qualifications intermédiaires mérite d'être reconsidérée au moment où se manifeste une tendance à la polarisation des qualifications, et en se plaçant à l'échelle mondiale, car le processus se redéploie dans l'espace,

Co-fondateur du Gerpisa (Groupe d'études et de recherche permanent sur l'industrie et les salariés de l'automobile) en 1992 avec Patrick Fridenson, Michel Freyssenet a continué à privilégier cette articulation entre le travail empirique, l'enquête de terrain, par conséquent située, et l'analyse des rapports sociaux qui structurent la réalité observée dans l'atelier ou le bureau. Le « Repères » écrit avec Robert Boyer sur Les modèles productifs (2000, traduit en allemand, anglais et espagnol) montre tout l'intérêt de cette perspective, à la fois micro et macro, sociologique et historique.

C'est principalement à cette fidélité de Michel Freyssenet à cet esprit des années 1970 que nous voulons rendre hommage. Car l'analyse de cette matrice des rapports sociaux que constitue la division du travail, avec en arrière-plan les questions de la technique et des conditions de l'autonomie, beaucoup trop délaissée ensuite, nous semble viser juste. Mais c'est peut-être la vision d'une génération.

 

 

Michel Freyssenet, analyste de l'historicité et de la centralité du travail
par Robert Boyer (EHESS)

Né au Teil en Ardèche le 6 août 1941, Michel Freyssenet est décédé brusquement à Paris le 22 janvier 2020. Après des études de sociologie à Lyon, il mène d'abord des études sur l'aménagement régional avant de devenir chercheur au Centre de sociologie urbaine et d'être recruté par le CNRS en 1978, où il poursuivra toute sa carrière jusqu'en 2009. Il n'a cessé d'explorer les diverses facettes d'une même question : comment le travail comme activité salariée a-t-il été inventé et n'a cessé de se transformer, dans la période contemporaine, sous l'effet de l'automatisation et l'évolution industrielle et des crises ? Il a montré comment de nouvelles formes de la division de l'intelligence du travail avaient été inventées, sans pour autant rencontrer le succès dans le contexte de la domination de la relation capital/travail. À travers une analyse historique de l'industrie automobile, Michel Freyssenet a développé la notion de modèle productif comme mise en cohérence de dispositifs de gestion de l'incertitude et il a montré leur nécessaire compatibilité avec le mode de croissance propre à chaque société. Ce cadre analytique avait été élaboré dans le cadre d'un réseau international et interdisciplinaire, le Gerpisa, qu'il avait fondé avec Patrick Fridenson. Il a ainsi inspiré nombre d'analyses pour d'autres secteurs qui ont été menées par une communauté internationale de chercheurs.

Cette trajectoire intellectuelle aurait dû culminer dans une théorisation des rapports sociaux, objet d'un ouvrage en préparation dont il nous laisse un brillant synopsis. Les sociétés et les individus pourraient être analysés comme combinaison/confrontation assumée de différents rapports sociaux que sont le rapport capital/travail, le rapport marchand, le rapport administré, le rapport associatif et le rapport domestique. Chacun d'entre développe une économie, des techniques, une politique et une symbolique propres. La viabilité et l'évolution d'une société dépend d'un compromis entre ces rapports sociaux, générateur d'une diversité des pratiques et des visions du monde. Ce message prend toute son importance à l'époque de la remise en cause de la domination du rapport capital/travail sur les sociétés contemporaines. Il faut lire et relire les travaux de Michel Freyssenet.

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