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Articles des éditeurs

03 mars 2016 Disparition de François Fourquet
(28 janvier 1940, 17 février 2016)
par Pascal Combemale, directeur de la collection Repères


J’ai fait la connaissance de François Fourquet au début des années 1980, alors qu’il venait d’accéder à la notoriété académique en tant qu’auteur d’un ouvrage qui restera probablement unique en son genre : Les Comptes de la puissance. Histoire de la comptabilité nationale et du Plan (Éditions Recherches, 1980). Se saisissant d’un objet a priori technique et soporifique, la création du système français de comptabilité nationale, alors au service d’une planification inspirée par une idéologie modernisatrice et industrialiste, il mettait en scène, par le montage d’entretiens approfondis avec les principaux acteurs de cette période refondatrice (Claude Gruson, Simon Nora, etc.), « la conquête par l’Etat de la direction de l’économie nationale dans un but de puissance nationale ». Il fallait marier de très nombreuses compétences, sans aucun souci des spécialisations disciplinaires, pour écrire un livre aussi original, combinant l’enquête sociologique, la mise en perspective historique, l’analyse économique et politique… Avec François Fourquet, l’économique était indissociablement politique, richesse et pouvoir étant les deux faces d’une même réalité (cf. son ouvrage publié à La Découverte : Richesse et puissance. Une généalogie de la valeur : xvie-xviiie siècle, 1989, rééd. 2002).

Rien ne le prédisposait pourtant à choisir un tel sujet, lui qui avait d’abord travaillé avec Felix Guattari, de 1966 à 1972, à la clinique psychiatrique de La Borde, puis dans le cadre du CERFI (coopérative de chercheurs en sciences sociales, qui refusera son intégration au CNRS). Issu d’un mouvement étudiant marxiste, il avait alors découvert le milieu psychanalytique freudo-lacanien, retenant de cette immersion que « les choses importantes se passent au-dessous de la ceinture » (autrement dit « au-dessous de la conscience »). Et de Guattari en particulier (le Guattari d’avant Deleuze), cette intuition « qu’il existe une subjectivité sociale mondiale porteuse de vie et de désir, inaccessible au moi et transversale aux grands ensembles institutionnels hiérarchisés qui prétendent gouverner le monde. »

Pour cette période, qui est celle de la critique du totalitarisme et du productivisme, on peut retenir la publication, avec Lion Murard, de Les Équipements du pouvoir (n° 13 de la revue Recherches, décembre 1972).

Le tournant majeur intervient avec la lecture admirative et critique de Braudel (complétée, en quelque sorte, par celle de Toynbee). Prolongeant, en l’enrichissant, la thèse des « économies-mondes », François Fourquet en vient à considérer qu’une société mondiale est en formation depuis le Moyen Âge, bien avant la constitution des États, ces « quasi-sujets » qui cherchent avant tout à capter, détourner à leur avantage des flux mondiaux traversant de toutes parts les territoires sur lesquels ils exercent leur pouvoir. Mais cette dynamique n’est pas celle du capitalisme, car celui-ci ne forme pas un système ; cette fiction est soutenue par l’erreur consistant à abstraire artificiellement de la société des acteurs et des institutions pour les agréger en un prétendu sujet collectif que l’on peut alors diaboliser, alors qu’il n’a en réalité aucune autonomie ni capacité d’action en tant que tel.

Une citation résume assez bien la thèse principale : « Il n’y a qu’une seule société mondiale, plurinationale, qui en ce moment même bouleverse, brasse et mélange les sociétés nationales dont les parois sont de plus en plus poreuses et les frontières de plus en plus floues ; le capitalisme, mondial par nature, né il y a mille ans en Europe occidentale, n’est qu’un mot pour désigner l’aspect économique de cette société mondiale » (32e des « Quarante-huit thèses sur le capitalisme », Revue du MAUSS 2009/2, n° 34, p. 189-207). Selon cette perspective, il n’y a pas deux capitalismes, l’un qui serait libéral ou néolibéral, l’autre qui serait interventionniste ou fordiste, il n’y a qu’une civilisation, en crise ouverte depuis 2008. Il n’existe pas de civilisation sans religion dominante ; celle de la civilisation occidentale est utilitariste, individualiste (droits de l’homme), la religion du progrès (« toujours plus »). Dont les limites sont écologiques. Or, le moteur de cette dynamique infernale est le désir, « démesuré par nature » (« l’hubris ne se régule pas »)…

Un auteur hétérodoxe au carré ne pouvait trouver refuge et protection qu’à la périphérie du système universitaire. Après avoir été enseignant-chercheur en économie à l’université de Pau-Bayonne, il était devenu, à partir de 1994, professeur à l’université Paris-8 où il fut directeur du département d’économie et gestion et l’un des fondateurs du Laboratoire d’économie dionysien (LED). Pour la même raison, il écrivait, depuis 1989, dans l’une des rares revues de sciences sociales réellement pluridisciplinaire, pluraliste et non sectaire, la Revue du MAUSS. Sans se réclamer pour autant du MAUSS (le mouvement), mais parce qu’il appréciait la liberté de débat qui y règne. Il fut l’un des signataires du « Manifeste convivialiste » (voir son texte).

Tel que je l’ai connu, François Fourquet était un intellectuel passionné et érudit, d’une simplicité et d’une humilité déconcertante dans ce milieu habitué au jeu des égos boursouflés, pratiquant la common decency sans la revendiquer. J’espérais que nous pourrions publier son Histoire de la mondialisation, tout en craignant qu’il ne puisse parvenir au terme de son œuvre majeure, car elle lui imposait une course sans répit avec une historiographie en phase de renouvellement accéléré. On se doit d’être plus exigeant encore avec ses amis. On l’est parfois trop.

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