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Articles des éditeurs

21 décembre 2001 Algérie, la violence d'État reste aux commandes
par François Gèze
Politis, 20 décembre 2001


Depuis l'élection du président Bouteflika en avril 1999 et l'adoption de la loi sur la " concorde civile ", les autorités algériennes n'ont cessé d'affirmer que la violence attribuée au terrorisme islamiste était devenue " résiduelle ". Elles n'ont pas ménagé leurs efforts pour montrer aux délégations d'ONG de défense des droits de l'homme et dans diverses enceintes internationales que les "dépassements" des années 1992-1998 (exécutions extrajudiciaires, disparitions, torture systématique) n'existaient plus. Et que les opposants, fussent-ils responsables de crimes, étaient à présent traités conformément aux règles du droit international.

Certes, les dénonciations des exactions et des milliers de disparitions attribuées, témoignages à l'appui, aux forces de sécurité de 1992 à 1998, se sont raréfiées : cette période de terreur de masse est dépassée, même si l'état d'urgence est toujours en vigueur (un peu comme ce fut le cas sous la dictature chilienne, après la période initiale d'hyperviolence répressive). Pour autant, la situation actuelle ne correspond pas à l'image lénifiante proposée par les autorités. D'un côté, il est dit que les groupes armés islamistes (GIA et GSPC) sont pratiquement démantelés et ne compteraient plus que quelques dizaines de membres en déroute (1). Mais de l'autre, la presse fait état, depuis trois ans, de cent à trois cents assassinats par mois, attribués à ces groupes armés. D'un côté, il est dit que des milliers de " repentis " ont déposé les armes dans le cadre de la loi de " concorde civile ", mais de l'autre, contrairement à ce que prévoit cette loi, aucun procès sérieux n'a eu lieu pour juger ceux d'entre eux qui étaient coupables de crimes.

En l'absence de toute possibilité d'enquête indépendante, journalistique ou judiciaire, on ne peut que formuler des hypothèses. Les informations disponibles permettent toutefois de dégager un cadre d'interprétation hautement vraisemblable : celui de la mise en place, par les responsables des forces de sécurité, d'un dispositif de "terreur larvée" s'appuyant plus encore qu'auparavant sur la manipulation de la violence et la désinformation.

" Opérations de camouflage "
Après la publication des ouvrages accusateurs de Nesroulah Yous (octobre 2000) et de l'ex-lieutenant Habib Souaïdia (février 2001) (2), qui montraient qu'une part très importante des violations des droits de l'homme et des massacres de masse jusque-là attribués officiellement aux groupes islamistes était le fait des services secrets (DRS, DCSA) et des forces spéciales de l'armée (soit directement, soit indirectement, par la manipulation d'authentiques groupes islamistes), le discours a évolué. La presse dite "indépendante" (étroitement et subtilement contrôlée par le service d'action psychologique du DRS) a martelé une nouvelle thèse, affirmant en substance : certes, les forces de sécurité se sont rendues coupables de graves " dépassements " et de nombreuses exactions, mais ceux-ci sont désormais terminés et surtout, jamais, au grand jamais, elles n'ont commis des massacres de masse. L'interdiction réitérée de poser la fameuse question " qui tue qui ? " - cette formulation, il faut le souligner, est une pure invention des services - résume ce nouveau tabou.

Pour les généraux qui dirigent le " cabinet noir " (3), il est en effet essentiel que l'entreprise de manipulation de la violence qu'ils ont engagée depuis 1991-1992, et dont l'apogée fut les massacres de masse de l'automne 1997, ne soit pas reconnue comme telle (4). Dès le début, ils ont tout fait pour cacher l'extraordinaire sauvagerie de leur campagne d'" éradication " de toute opposition (pas seulement islamiste) - tirant en cela les leçons des déboires judiciaires de leurs homologues chiliens ou argentins. Ils ont en particulier mené une traque impitoyable de tous les officiers en désaccord avec leurs méthodes : des dizaines d'entre eux ont été assassinés, et des centaines ont été jetés dans les cachots de l'effroyable prison militaire de Blida, synonyme de l'enfer pour tous les Algériens. Malgré ces précautions, les généraux n'ont pu empêcher que des accusations de plus en plus précises soient portées à leur encontre par les ONG de défense des droits de l'homme, en particulier Amnesty International et Human Rights Watch.

Pour y faire face, dès 1996, ils ont franchi une nouvelle étape dans le camouflage de leur stratégie de terreur. C'est ce qu'a révélé le témoignage particulièrement précis d'un déserteur du DRS, l'adjudant Abdelkader Tigha, 33 ans, rapporté par Nord-Sud Export, une publication réputée pour sa rigueur (5). De 1993 à 1998, Tigha était en poste au CTRI de Blida (Centre territorial de recherche et d'investigation, dépendant du général Smaïn Lamari), l'un des pires centres de torture et d'assassinat de l'Algérois. Selon Tigha, dès 1996, "les officiers du DRS commencent à avoir peur des tribunaux internationaux". "Le chef du DRS n'est pas idiot. Lorsque les médias ont commencé à s'acharner sur l'Algérie, notamment sur les disparitions, le DRS a établi le dossier ; c'est lui qui est l'initiateur de la concorde civile. C'est le chef du DRS, pas Bouteflika. […] Surtout, ils ont peur d'Amnesty International…" Tigha affirme que cette question a été citée dans le bilan de l'activité du DRS de l'année 1999 : "Ils voulaient trouver un système de défense contre Amnesty International. S'ils ont établi la concorde civile, c'est pour échapper au sort de l'extradé [référence aux événements de l'ex-Yougoslavie] et pour fermer les portes aux activistes de l'opposition à l'étranger." Le déserteur cite à cet égard des opérations de camouflage destinées à tromper la Commission des droits de l'homme de l'ONU, notamment les mutations qui avaient été décidées dans les services au moment de la visite de Simone Veil et de Soarès à Alger. "

Cette opération de camouflage a été facilitée par un autre facteur essentiel : après l'élimination physique ou la "disparition" de dizaines de milliers de personnes (principalement des hommes jeunes), après la liquidation du FIS (dont beaucoup de cadres ont été tués, et d'autres récupérés et recyclés dans les circuits du pouvoir), il n'était plus nécessaire pour les généraux de déployer une violence massive. La terreur a été largement intériorisée, d'autant que la population n'a désormais plus aucune illusion sur ses responsables.

En témoigne par exemple le récit bouleversant d'une Algérienne de France rendant compte de son séjour dans son pays en août 2001 : " Les Algériens ne se posent pas la question de savoir qui tue qui. Ils disent êtres lucides, il leur suffit d'additionner un plus un… Pour désigner les responsables de toutes ces horreurs, ils ne parlent plus des terroristes islamistes, mais de "Ils" et de "El houkouma" (l'État)… […] À Alger, on dit que ce sont surtout les militaires, et pas les islamistes, qui tuent et qui torturent, mais pas tous les militaires : on sait qu'une guerre de géants fait rage dans les plus hautes sphères du pouvoir militaire et que c'est par massacres de populations interposées qu'ils se battent. […] Dans les environs de Béni-Messous, quartier entouré de casernes, des corps de jeunes hommes, souvent nus, ligotés, torturés, sont retrouvés régulièrement. Qui a pu les tuer si près des casernes ? Il n'y a jamais aucune enquête, mais pour tout le monde, il est évident qu'ils ont été tués dans ces casernes … " (6)

Dans ce climat, aggravé par la " misère matérielle, morale mais aussi culturelle " (7), les gens " savent " mais préfèrent se taire. Tout le monde connaît l'existence des centres de torture, ces " laboratoires " (comme les appellent entre eux les militaires du DRS) où sont passés des milliers de personnes (pour n'en citer que quelques-uns à Alger : le centre de Châteauneuf, le centre du DRS de Ben Aknoun, les commissariats d'Alger-centre, Cavaignac, Bab el-Oued, Bourouba (8). Tout le monde connaît le sort effroyable réservé aux milliers de détenus politiques dans les prisons du pouvoir. C'est ce qui explique que les témoignages sur les exactions des forces de sécurité, passées et présentes, restent rares : la peur règne.

Ainsi, nombreux sont les victimes de la répression ou les membres des forces de sécurité qui ont choisi l'exil. Mais la plupart d'entre eux ne souhaitent pas témoigner des horreurs dont ils ont été victimes ou témoins, alléguant toujours la même raison : la peur de représailles sur leurs familles restées en Algérie.

La " terreur larvée "
Dans ce cadre, le dispositif de terreur a partiellement changé de nature. La pratique des enlèvements extrajudiciaires par les forces de sécurité (suivis en règle générale de la torture et l'assassinat des personnes enlevées), autrefois massive et indiscriminée, est devenue plus " ciblée ". La manipulation de la violence est désormais l'outil privilégié du " cabinet noir ". Cette manipulation peut prendre des formes diverses.

La plus spectaculaire est sans doute celle qui a conduit, à partir d'avril 2001, à l'explosion en Kabylie. L'ex-lieutenant Habib Souaïdia estime ainsi, dans la postface à l'édition espagnole de son livre La sale guerre : " Le flot de calomnies et de mensonges déversé sur mon compte par le pouvoir algérien et ses relais médiatiques montre en tout cas que le clan des généraux qui le dirige a été profondément déstabilisé par mon livre : comme on dit, il n'y a que la vérité qui blesse. Et comme chaque fois qu'il est confronté à une crise grave, il a cherché à détourner l'attention de l'opinion nationale et internationale en provoquant par la manipulation de nouvelles violences. Je suis convaincu que ce n'est pas un hasard si des provocations des forces de sécurité (de la gendarmerie dans ce cas) se sont multipliées en Kabylie dans les semaines qui ont suivi la parution de La sale guerre, au point de déclencher des émeutes qui ont été férocement réprimées, inaugurant une nouvelle spirale de violence qui durait encore plusieurs mois après . " (9)

Bénéfice supplémentaire de cette " opération Kabylie " : en faisant tirer à balles réelles sur des manifestants désarmés, provoquant des dizaines de morts et de blessés, les chefs militaires envoyaient un nouveau " message " à l'ensemble de la population. À savoir leur détermination à réprimer dans le sang, comme ils l'avaient fait en octobre 1988 (plus de cinq cents morts), toute révolte de rue. Et à utiliser massivement la torture comme une arme de dissuasion : il est significatif que le pouvoir ait cette fois laissé la presse dénoncer les exactions perpétrées dans les gendarmeries de Kabylie (10)(alors qu'elle est toujours restée muette sur ce qui se passait dans les " laboratoires " algérois situés à quelques pas de ses rédactions).

Enfin, dans tout le pays, la violence de divers groupes (assassinats, massacres " limités ", faux barrages, attentats, etc.) apporte chaque semaine, dans une routine terrifiante, son lot de morts et de blessés. Pour le pouvoir et ses relais, il s'agit là de " terrorisme résiduel ". Mais pour tous ceux qui suivent de près la situation, cette violence, depuis plusieurs années maintenant, est imputable à deux sources principales :

- des bandes délinquantes (" rescapées " ou non des maquis islamistes) et diverses milices issues des " groupes de légitime défense " (GLD) et autres " patriotes " : ceux-là utilisent pratiquement impunément la violence, y compris la plus sauvage, pour s'enrichir ou pour régler de vieux comptes ;

- des " GIA ", c'est-à-dire des " groupes islamistes de l'armée ", comme on le dit communément en Algérie : des " escadrons de la mort " composés d'unités spéciales de l'armée se faisant passer pour des islamistes et, surtout, des maquis " islamistes " encadrés par des " émirs " agents du DRS (comme le fameux " Antar Zouabri " ; mais le "GSPC" de Hassan Attab, réputé lié aux réseaux Ben Laden, semble bien relever de la même catégorie). Créés dès 1991-1992 à l'initiative du DRS (11) (en particulier de Smaïn Lamari) et de la DCSA, ces groupes avaient plusieurs fonctions : liquider les officiers opposants, détruire les maquis islamistes non infiltrés et accueillir les jeunes révoltés (inconscients que leurs chefs étaient des agents) pour les éloigner des centres urbains et les pousser à perpétrer les crimes les plus atroces, comme les grands massacres de l'été 1997. Les jeunes étaient drogués avant l'action, avec des drogues comme l'Artane ou le Rohypnol (utilisées à fortes doses, elles transforment les drogués en tueurs fous, qui ne se souviennent plus de rien le lendemain).

Tous ces groupes ont été utilisés par les généraux afin de maintenir un niveau de terreur suffisant pour prévenir toute explosion sociale, mais aussi afin de régler leurs comptes avec ceux qui contestent leur pouvoir (les massacres de 1997 étaient ainsi un " message " à destination du clan présidentiel Zéroual/Betchine, l'assassinat des moines de Tibhérine en 1996 un " message " à destination de la France, le regain des violences de ces derniers mois un " message " à destination de Bouteflika et de ses velléités d'autonomie, etc.).

Aujourd'hui, il semble que ces groupes ne soient effectivement plus très nombreux : beaucoup d'agents de la SM jouant le rôle d'émirs sont rentrés dans leurs casernes à la faveur de la " concorde civile " - c'était l'un des buts annexes de cette initiative -, et nombre de jeunes manipulés qu'ils encadraient ont rejoint les forces de sécurité, civiles ou paramilitaires. Mais les généraux en ont gardé suffisamment pour entretenir un climat de terreur de " basse intensité ".

Ainsi, jusqu'à présent, le " cabinet noir " a presque réussi sa manœuvre consistant à présenter, en matière de droits de l'homme, une façade un peu plus présentable aux yeux de la communauté internationale (susceptible d'abuser des observateurs souvent obnubilés par la " menace islamiste ", surtout depuis le 11 septembre), tout en maintenant un niveau de violence minimum pour rester au pouvoir afin de continuer à piller les ressources du pays (ce qui reste son seul objectif). Mais cette politique cynique ne pourra pas indéfiniment contenir les risques d'explosion populaire. L'immense majorité des Algériens est en effet arrivée au bout du désespoir et n'a plus rien à perdre.

Le rejet des " généraux assassins " (slogan repris dans toutes les manifestations de ces derniers mois) est désormais unanime. Depuis le début 2001, on ne compte plus les émeutes ponctuelles, dans toutes les wilayas, où des habitants manifestent violemment pour protester contre le manque d'eau, de logements ou contre la corruption. La rage et la colère qui se sont exprimées à Alger contre le pouvoir après les inondations meurtrières du 10 novembre peuvent être vues comme l'un des signes annonciateurs d'un embrasement généralisé.

Notes

(1) Voir par exemple les étonnantes " révélations ", en novembre 2001, d'un certain Djelloul Boumahdi (dit Abou Oubeïda), " présenté à la presse dans une caserne ", comme un membre du GIA arrêté par les forces de l'ordre et selon lequel " le GIA de Antar Zouabri est pratiquement décimé " (Le Soir d'Algérie, El Watan et Le Quotidien d'Oran du 8 novembre 2001 ; Le Matin, 10 novembre 2001).

(2) Nesroulah YOUS, Qui a tué à Bentalha ?, La Découverte, Paris, 2000 ; Habib SOUAÏDIA, La sale guerre, La Découverte, Paris, 2001.

(3) À savoir, pour ne citer que les plus importants : le général-major Mohammed Lamari, chef d'état-major de l'ANP depuis juillet 1993 ; le général-major Mohamed Lamine Médiène (dit " Tewfik "), chef du Département de renseignement et sécurité (DRS, ex-Sécurité militaire) depuis septembre 1990 ; le général Smaïn Lamari, numéro 2 du DRS depuis 1992, chef de la Direction de contre-espionnage (DCE) et de la Direction de la sécurité intérieure (DSI) ; le général Mohamed Touati, chargé des affaires militaires à la présidence depuis septembre 2000, surnommé " Le cerveau ". Et surtout l'ex-général Larbi Belk-heir, ancien ministre de l'Intérieur, conseiller du président Abdelaziz Bouteflika depuis septembre 2000, qui est sans conteste le numéro un du pouvoir réel en Algérie, depuis bientôt vingt ans.

(4) Ils s'inscrivaient en cela dans la longue tradition de violence et de manipulation de la Sécurité militaire, dont les origines remontent à la guerre de libération. Voir sur ce point l'étude très documentée du docteur Salah-Eddine SIDHOUM, " La Sécurité militaire au cœur du pouvoir. Quarante ans de répression impunie en Algérie, 1962-2001 ", Algeria-Watch, septembre 2001.

(5) " Algérie : les révélations d'un déserteur de la SM ", Nord-Sud Export, n° 427, 21 septembre 2001. Cet article est reproduit sur le site de Algeria-Watch.

(6) YASMINA (pseudonyme d'une Algérienne vivant en France), " Alger, août 2001 : silence, mon peuple se meurt ", Algeria-Watch, septembre 2001.

(7) Ibid. Voir à ce sujet le rapport très complet de la FIDH, " Algérie, violation des droits économiques, sociaux et culturels : une population précarisée ", novembre 2001.

(8) On trouvera une liste détaillée de ces centres, ainsi que la description des tortures qui y sont pratiquées, dans le document très impressionnant élaboré par Me Mahmoud KHELILI, " La torture en Algérie (1991-2001) ", Algeria-Watch, octobre 2001.

(9) Postface de Habib Souaïdia à l'édition espagnole de La sale guerre( Ediciones B), texte reproduit par Algeria-Watch.

(10) Voir en particulier l'enquête de Farid ALILAT et Nadir BENSEBA, Le Matin, 16 mai 2001.

(11) Voir notamment, à ce propos, les déclarations d'un ancien officier du DRS, le colonel Mohammed Samraoui. Interrogé le 6 août 2001 par la chaîne télévisée Al-Jazira, il affirmait notamment : " J'ai assisté à la naissance du GIA. Il a été créé pendant l'été 1991 par le commandant Guettouchi Amar, mort au cours d'une opération anti-terroriste à Télemly. Il était secondé par le capitaine Djaâfar, chargé d'éditer les communiqués et de les transmettre aux journalistes " (retranscription partielle).


Bibliographie :
La sale guerre, Habib Souaidia, La Découverte,
Qui a tué à Bentalah ?, Nesroulah Yous, La Découverte,

Liens :
> http://www.algeria-watch.de
> http://www.politis.fr
> http://www.fidh.org
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