Présences du passé soviétique dans la Russie contemporaine

REVUE LE MOUVEMENT SOCIAL

L’intérêt pour les résurgences du passé est, ces derniers temps, un objet discuté de façon frontale par les sciences sociales. La question de l’historicité est devenue centrale dans bien des travaux d’histoire contemporaine et l’opposition classique entre mémoire et histoire ne cesse d’être rebattue. La nostalgie est également devenue un objet d’études, qui recoupe cette attention donnée aux formes du rapport au temps dans les sociétés contemporaines. Cette dernière notion a été particulièrement sollicitée pour analyser les formes d’expression de la mémoire et du rapport au passé dans les pays issus du bloc socialiste. En s’attachant au deuil des utopies révolutionnaires, la notion de mélancolie a également été mobilisée récemment pour interroger la culture politique des mouvements de gauche.
Le titre donné à ce numéro, qui utilise l’expression « présences du passé », évite délibérément le recours aux termes de mémoire et d’historicité pour attirer l’attention, non pas sur l’utilisation de ces concepts par l’historien, mais sur les phénomènes sociaux que le terrain russe donne à analyser en cette année de centenaire de la révolution. L’approche adoptée tient ainsi beaucoup, nous le verrons, à l’anthropologie. En se focalisant sur l’Europe orientale, elle mobilise par ailleurs des références théoriques et historiques qui élargissent les termes du débat français. Comme l’a souligné Marie-Claire Lavabre, si la mémoire est un objet qui a circulé à travers les sciences sociales des différents pays, les décalages théoriques et temporels dans son emploi sont nombreux.
Le présent numéro propose de prendre au sérieux la nostalgie et la réhabilitation nostalgique de l’Union soviétique, de leur prêter une oreille attentive. Comme la mémoire sociale, la nostalgie est produite par du collectif et façonnée par des discours. Comme la nostalgie, les souvenirs circulent eux aussi autour de « lieux de mémoire » car les milieux dans lesquels les expériences ont été faites et partagées se sont dissous. La nostalgie n’est donc pas moins une construction que ne l’est la mémoire culturelle, construite par des structures temporelles, des discours, des médias et des objets matériels, soit un ensemble de codes qui l’inscrivent dans la culture d’une société ou d’un milieu social. La nostalgie, elle aussi, est le résultat d’une sélection ; elle est façonnée par des filtres subjectifs.
Comme le souvenir, la nostalgie se confronte aux voix divergentes qui se manifestent dans la mémoire communicationnelle de la société. Dans un contexte de soupçon face aux archives façonnées par le régime soviétique, la nostalgie portée par l’histoire orale semble offrir un accès à une vérité non voilée. Elle aide à comprendre pourquoi les codes culturels de la culture soviétique n’ont pas été jetés par-dessus bord, mais continuent d’être utilisés de façon multiple, pour organiser le présent postsoviétique, le structurer et lui donner un sens.
En croisant parcours militants, récits de vie et analyses des dynamiques sociales, ce numéro espère contribuer à une histoire sociale de la mémoire russe pour donner une vision à la fois contrastée et nuancée de la Russie d’aujourd’hui.

Version papier : 16 €
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Détails techniques
Collection : Revue Le Mouvement social n°260
Parution : décembre 2017
ISBN : 9782707197504
Nb de pages : 136
Dimensions : 155 * 235 mm

REVUE LE MOUVEMENT SOCIAL


Revue trimestrielle fondée par Jean Maitron en 1960, puis dirigée de 1971 à 1982 par Madeleine Rebérioux, Le Mouvement social est publié par l’association du même nom, avec le concours du CNRS et avec la collaboration du Centre d’histoire sociale du XXe siècle (ex-Centre de recherche historique des mouvements sociaux et du syndicalisme de l’université Paris-I-CRHMSS), et diffusé avec le concours du Centre national du livre.
Le Mouvement Social rend compte des développements récents de l’histoire sociale : à l’histoire des engagements collectifs et des organisations professionnelles, qui constituait à l’origine sa raison d’être et qui demeure l’un de ses principaux centres d’intérêt, s’ajoutent d’autres approches d’histoire sociale et d’autres champs d’étude : l’histoire du travail et de l’économie, l’histoire sociale du politique et de l’État, l’histoire culturelle et des imaginaires sociaux, celle des rapports de genre, celle, aussi, de l’immigration et de toutes les formes de mobilité. La revue embrasse l’époque contemporaine dans toute son ampleur, des premières années du XIXe siècle au début du XXIe siècle.

Table des matières

Éditorial : Mémoires, nostalgie et usages sociaux du passé dans la Russie contemporaine,par Laurent Coumel, Benjamin Guichard et Walter Sperling
La fabrique du récit historique
Entre « déformateurs de mémoire historique » et défenseurs d’un passé oublié : l’édition indépendante et l’histoire dans la Russie contemporaine, par Bella Ostromooukhova
Mémoires plurielles et patrimoines dissonants : l’héritage architectural soviétique dans la Russie poutinienne, par Julie Deschepper
Un champ de bataille mémoriel : la guerre civile de 1917-1921 à Samara, par Iaroslav Goloubinov
Nostalgies paradoxales et constructions identitaires
Grozny : réinventer une « petite Union soviétique » dans le Caucase, par Walter Sperling
Des subjectivités homosexuelles dans une URSS multinationale, par Arthur Clech
Usages militants du passé
Le corporatisme étudiant, matrice du mouvement écologiste russe (1960-2015), par Laurent Coumel
Légitimation et disqualification par l’histoire dans les manifestations de rue en Russie (2011-2016), par Alexandra Arkhipova, Dmitry Doronin, Elena Iougaï, Anna Kirziouk, Daria Radtchenko, Alexeï Titkov et Maria Volkova
Notes de lecture
Russie soviétique et contemporaine
De Lénine à Gagarine. Une histoire sociale de l’Union soviétique, de A. Sumpf , par L. Coumel
Les Soviétiques. Un pouvoir, des régimes, dir. par T. Kondratieva, par L. Coumel
The Nature of Soviet Power. An Arctic Environmental History, de A. Bruno, par E. Devienne
Une paradoxale oppression. Le pouvoir et les associations en Russie, de F. Daucé, par R. Hervouet
La construction des identités politiques en Europe centrale et orientale
Remaking the Rhythms of Life: German Communities in the Age of the Nation-State, de O. Zimmer, par M.-B. Vincent
La Révolution française et la social-démocratie. Transmissions et usages politiques de l’histoire en Allemagne et Autriche, 1889-1934, de J.-N. Ducange, par M.-B. Vincent
Les arts de la Nation. Construction nationale et arts visuels en Lettonie, 1905-1934, de S. Pourchier-Plasseraud, par A.-M.Thiesse
Changement urbain et démocratie participative à Berlin. Ethnographie du grand ensemble de Marzahn, de C. Cuny, par T. Chevallier
Opinions et représentations dans l’histoire des relations internationales
Humanitarian Photography. A History, dir. par H. Fehrenbach et D. Rodogno, par A. Brodiez-Dolino
Guerres et identités dans les Amériques, dir. par M.-C. Michaud et J. Delhom, par V. Hébrard
La Guerre froide vue d’en bas, dir. par P. Buton, O. Büttner et M. Hastings, par V. Codaccioni
Les Petits Livres d’or. Des albums pour enfants dans la France de la guerre froide, de C. Boulaire, par S. Lesage
Résumés
Livres reçus.