Après la crise financière de 2007-2008, il est devenu banal de dénoncer l’absurdité d’un marché omniscient, omnipotent et autorégulateur. Cet ouvrage montre cependant que, loin de relever d’une pure « folie », ce chaos procède d’une rationalité dont l’action est souterraine, diffuse et globale. Cette rationalité, qui est la raison du capitalisme contemporain, est le néolibéralisme lui-même. Explorant sa genèse doctrinale et les circonstances politiques et économiques de son déploiement, les auteurs lèvent les nombreux malentendus qui l’entourent : le néolibéralisme n’est ni un retour au libéralisme classique ni la restauration d’un capitalisme « pur » qui refermerait la longue parenthèse keynésienne. Commettre ce contresens, c’est ne pas comprendre ce qu’il y a précisément de nouveau dans le néolibéralisme. Son originalité tient plutôt d’un retournement que d’un retour : « Loin de voir dans le marché une donnée naturelle qui limiterait l’action de l’État, il se fixe pour objectif de construire le marché et de faire de l’entreprise le modèle du gouvernement des sujets. » Par des voies multiples, le néolibéralisme s’est imposé comme la nouvelle raison du monde, qui fait de la concurrence la norme universelle des conduites et ne laisse intacte aucune sphère de l’existence humaine, individuelle ou collective. Cette logique normative érode jusqu’à la conception classique de la démocratie. Elle introduit des formes inédites d’assujettissement qui constituent, pour ceux qui la contestent, un défi politique et intellectuel inédit. Seule l’intelligence de cette rationalité permettra de lui opposer une véritable résistance et d’ouvrir un autre avenir.
Christian Laval est sociologue et a publié L’Homme économique. Essai sur les racines du néolibéralisme (Gallimard, « NRF essais », 2007). Tous deux sont les auteurs, avec El Mouhoub Mouhoud, de Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel (La Découverte, 2007). Depuis 2004, ils animent le groupe d’études et de recherche « Question Marx » qui entend contribuer au renouvellement de la pensée critique.
Remerciements - Introduction : Le néolibéralisme comme rationalité - Une idéologie du « laisser-faire » ? - Le piège de l’idéologie et le fétichisme de l’État La nature de la gouvernementalité - Problématiser la nouveauté du néolibéralisme - I / Des limites du gouvernement - 1. Mécanique sociale et rationalité des intérêts - La science de l’économie politique - Le sujet de l’intérêt - Les tensions entre l’intérêt et la morale - Le système des intérêts - Le gouvernement limité par la « marche des choses » - Le gouvernement par la connaissance des lois de la nature - 2. Progrès de l’histoire et uniformité de la nature humaine - Ce que veut dire « société civile » Société civile et histoire - La corruption du lien social - Les deux désirs chez Adam Smith - Les avatars ultérieurs du progressisme - 3. Le gouvernement limité par les droits de l’individu -Rousseau, Locke et la voie « juridico-déductive » - La fondation des droits individuels : de la théologie à la tautologie - Des droits naturels coupés du Créateur - La propriété de soi comme fondement du droit de propriété - La propriété après Locke - La nature du « pouvoir suprême » - Les limites du gouvernement - Le « grand art du gouvernement » - 4. Le gouvernement sous le contrôle de l’utilité - Critique du droit naturel comme principe de l’action publique - Le principe d’utilité, unique critère de l’action publique - Construire la spontanéité - La voie ouverte au réformisme social - 5. Crise du libéralisme et naissance du néolibéralisme - Une idéologie trop étroite -L’inquiétude précoce de Tocqueville et de Mill - La défense du libre marché - Contre la superstition étatique - La naissance du concurrentialisme fin-de-siècle - Le « nouveau libéralisme » et le « progrès social » - La double action de l’État selon Karl Polanyi - Le néolibéralisme et les discordances du libéralisme - II / La refondation intellectuelle - 6. Le colloque Walter Lippmann ou la réinvention du libéralisme - Contre le naturalisme libéral - L’originalité du néolibéralisme - L’agenda du libéralisme réinventé - Néolibéralisme et révolution capitaliste - Le règne de la loi Un gouvernement des élites - 7. L’ordolibéralisme entre « politique économique » et « politique de société » - L’« ordre » (Ordo) comme tâche politique - La légitimation de l’État par l’économie et son « supplément social » - L’ordre de concurrence et la « constitution économique » - Politique de « mise en ordre » et politique « régulatrice » - Le citoyen-consommateur et la « société de droit privé » - L’« économie sociale de marché » : les équivoques du « social » - La « politique de société » de l’ordolibéralisme - La petite entreprise comme remède à la prolétarisation - La « troisième voie » - 8. L’homme entrepreneurial Critique de l’interventionnisme - Une nouvelle conception du marché - Le marché et la connaissance - L’entrepreneurialité comme mode du gouvernement de soi - Former le nouvel entrepreneur de masse - L’universalité de l’homme-entreprise - 9. L’État fort gardien du droit privé - Ni laisser-faire… Ni « fins sociales » - L’« ordre spontané du marché » ou « catallaxie » - La « sphère garantie de liberté » et le droit des individus - Le « domaine légitime des activités gouvernementales » et la règle de l’État de droit - L’État fort plutôt que la démocratie - III / La nouvelle rationalité - 10. Le grand tournant - Une nouvelle régulation par la concurrence - Idéologie (1) : le « capitalisme libre » - Idéologie (2) : l’« État-providence » et la démoralisation des individus - Discipline (1) : un nouveau système de disciplines - Discipline (2) : l’obligation de choisir - Discipline (3) : la gestion néolibérale de l’entreprise - Rationalité (1) : la pratique des experts et des administrateurs -Rationalité (2) : la « troisième voie » de la gauche néolibérale - 11. Les origines ordolibérales de la construction européenne - Archéologie des principes du Traité constitutionnel européen - L’hégémonie de l’ordolibéralisme en RFA - La construction européenne sous influence - Vers la mise en concurrence des législations ? - 12. Le gouvernement entrepreneurial - De la « gouvernance d’entreprise » à la « gouvernance d’État » - Gouvernance mondiale sans gouvernement mondial - Le modèle de l’entreprise - L’hypothèse de l’acteur égoïste et rationnel - Le Public Choice et la nouvelle gestion publique - La concurrence au cœur de l’action publique - Une politique de gauche ? - Une technologie de contrôle - Managérialisme et démocratie politique - 13. La fabrique du sujet néolibéral - Le sujet pluriel et la séparation des sphères - La modélisation de la société par l’entreprise - La « culture d’entreprise » et la nouvelle subjectivité - L’entreprise de soi comme ethos de l’autovalorisation - Les « ascèses de la performance » et leurs techniques - Le « management de l’âme » et le management de l’entreprise - Le risque : une dimension d’existence et un style de vie imposé - « Accountability » - Le nouveau dispositif « performance/jouissance » - De l’efficacité à la performance - Les cliniques du néosujet - La souffrance au travail et l’autonomie contrariée - L’érosion de la personnalité - La démoralisation - La dépression généralisée - La désymbolisation - La « perversion ordinaire » - La jouissance de soi du néosujet - Le gouvernement du sujet néolibéral - Conclusion : L’épuisement de la démocratie libérale - Une rationalité a-démocratique - Un dispositif de nature stratégique - Inventer une autre gouvernementalité - Les « contre-conduites » comme pratiques de subjectivation - Index des noms - Index des concepts.
"Le néolibéralisme est une doctrine précise avec des objectifs clairs. Le travail de Pierre Dardot et Christian Laval est remarquable en ce qu’il étudie à la fois la genèse d’une telle idéologie et ses transformations dans le temps." Espaces Temps.net
« La crise économique semble marquer une rupture idéologique: à droite comme
à gauche, on sent que le vent est en train de tourner. Un cycle historique
serait sur le point de se clore, celui du triomphe libéral. Le champ des
possibles paraît s'ouvrir. Mais pour aller où ? Les uns semblent penser que la
parenthèse "ultralibérale' se referme et que le modèle économique et sociale des
"trente glorieuses" peut être réactivé; d'autres jugent qu'un nouveau type de
société est à inventer, qui révolutionnerait notre relation au travail et à la
nature; d'autres encore, comme le président Sarkozy, déclare que le
"laisser-faire", c'est "fini", et qu'il faut refonder le capitalisme. L'État
serait même de retour. Pour comprendre ces débats, le livre de Christian Laval
et Pierre Dardot sur la "société néolibérale" offre des clés d'analyse. Cette
somme de recherches relève de l'histoire des idées, de la philosophie et de la
sociologie. » LE MONDE
« La Nouvelle Raison du
Monde est tout à la fois un livre théorique, une analyse économique et
un récit historique. C'est ce qui fait son intérêt et c'est aussi ce qui le rend
accessible. Ses auteurs s'efforcent de replacer le néolibéralisme dans son
contexte et d'en retracer l'histoire à partir des années 1930 et du fameux
colloque Walter Lippmann, de 1938, véritable acte fondateur de la nouvelle
théorie. Le grand mérite de Dardot et Laval est d'abord de restituer leur
rigueur aux mots. Non, "néolibéralisme" et "ultralibéralisme" ne sont pas
interchangeables. L'un n'est pas la nouvelle mouture de l'autre. La différence
n'est pas seulement sémantique. Et son intérêt ne relève pas seulement d'une
casuistique réservée aux spécialistes. Elle a des conséquences politiques
importantes. Le néolibéralisme, qui imprègne toute la construction européenne,
est bien plus une doctrine politique. Il n'est pas un héritage lointain de la
physiocratie chère à Quesnay ou au "laissez faire la nature" préconisé dès le
début du XVIII° siècle par Boisguilbert dans sa fameuse Dissertation. Il
n'est pas non plus assimilable au monétarisme de Milton Friedman ni au
libéralisme des tristement célèbres "Chicago Boys" qui s'étaient mis au service
du dictateur Pinochet. La nouvelle théorie se construit au contraire dans la
critique du naturalisme libéral. Tout l'ouvrage dont il est question ici
s'emploie à dissiper cette équivoque. De la confusion des concepts et des mots,
Dardot et Laval soulignent les conséquences. [...] Dardot et Laval analysent
aussi l'influence du néolibéralisme dans les modes de gestion politiques. C'est
l'avènement de la fameuse notion de "gouvernance". Peu à peu, les méthodes de
"management" du privé envahissent la sphère publique. [...] Dardot et Laval nous
montrent avec beaucoup d'efficacité en quoi le néolibéralisme, "nouvelle raison
du monde", ne s'arrête pas à l'économie, mais subordonne intégralement notre
vision de la politique. » POLITIS
« Un ouvrage qui fera date
parmi les essais consacrés à la société néolibérale.
» MARIANNE
« Un livre qui tombe à pic face à la crise que nous
traversons. loin du capitalisme d'antan, expliquent les auteurs, le
néolibéralisme ne perçoit plus le marché comme une donnée naturelle, mais comme
un objectif à construire afin que l'entreprise serve de modèle au gouvernement
politique. C'est l'absorption finale du politique dans l'économique, l'abandon
de la recherche du bien commun. Cette transformation, et la crise qu'elle a
entraînée, sont présentées par Laval et Dardot comme constituant la rationalité
du monde globalisé. Loin de se contenter du politique et même de l'économique,
le néolibéralisme élève la concurrence au rang de norme universelle et absolue.
Aucune sphère n'y échappe, créant ainsi de nouvelles formes d'assujettissement,
achevant de réduire chacun de nous à l'état d'homo economicus. Un essai
stimulant et vif, incitant à secouer certaines habitudes de pensée. » LE
SPECTACLE DU MONDE
« Et parce que la crise, c'est peut-être aussi
l'occasion de rigoler, il est bon de se pencher sur des essais consistants et de
se poser quelques questions. Avec La nouvelle raison du monde, Pierre
Dardot et Christian Laval, tous les deux enseignants et chercheurs, décryptent
les récentes évolutions du monde économique. En passant en revue aussi bien les
courants politiques néolibéraux que les gouvernements qui les ont mis en oeuvre,
ils permettent de prendre la mesure des changements à l'oeuvre. Une oeuvre
salutaire en ces temps troubles. » H FOR MEN
« Fruit d'un
travail de longue haleine sur le libéralisme et le néolibéralisme, le livre de
Pierre Dardot et Christian Laval, prend du relief avec la crise financière
mondiale. » LE TEMPS
« D'une grande érudition, ce livre est une
invitation pressante à pousser la critique théorique et sociale de l'ordre
actuel au-delà des analyses les plus courantes. » LE MONDE
DIPLOMATIQUE
THE NEW WORLD REASON
An Essay on Neoliberal society
In pre-World War Two Europe, Neoliberalism was perceived as a legal and political way of establishing a society governed by the principles of free-trade. In this book the authors show how it allowed an intellectual reorganization of market economy and social order. Through a study of the work of pioneers (Lippmann, Eucken, Röpke, Hayek, Mises), they reveal the scope of this transformation.
Pierre Dardot is a philosopher et a teacher, his current research focuses on Marx and Hegel. Christian Laval, holds an Agrégation in social science, he is a specialist of the history of utilitarianism and the author of LAmbition sociologique (La Découverte, 2002) and LHomme économique (Gallimard/Nrf essais, 2007). Together they co-authored (with El Mouhoub Mouhoud) Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel (La Découverte, 2007).