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Catalogue / Ethnologie et anthropologie / La chair de l'empire     

La chair de l'empire
Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial

Ann Laura STOLER

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La chair de l'empire
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« L’homme reste homme tant qu’il est sous le regard d’une femme de sa race. » Dans les colonies, cette phrase n’a rien d’un paisible constat. Comme le montre avec force l’historienne et anthropologue états-unienne Ann Laura Stoler, c’est une injonction qui trahit une inquiétude, inséparablement raciale et sexuelle, sur l’ordre du monde colonial.
Du ventre des maîtresses au sein des nourrices, l’Empire (qu’il soit français, britannique, néerlandais, ou autre, en Afrique, en Asie et ailleurs) est obsédé par la police de l’intimité : il régule les relations sexuelles, entre prostitution, concubinage et mariage, en même temps que la reconnaissance des enfants métis et l’éducation des enfants blancs. Car, au moins autant que des « autres » racialisés, c’est bien de « blanchité » qu’il s’agit.
Mais ce que le colon savait, les études coloniales l’avaient oublié. Telle est la leçon coloniale que nous offre Ann Laura Stoler, relisant la biopolitique selon Michel Foucault à la lumière crue de l’Empire : les savoirs sexuels du colonisateur sont aussi des pouvoirs raciaux, tant la mise en ordre est également un rappel à l’ordre.
Cet ouvrage déjà classique participe d’un renouveau des études coloniales, qui nous invite à penser ensemble le colonisateur et le colonisé, mais aussi la métropole et l’outre-mer. Ainsi, sa traduction aujourd’hui en français ne nous parle pas seulement d’ailleurs – mais pas uniquement non plus d’hier : si notre présent est travaillé par l’histoire, c’est que les « débris d’empire » continuent de joncher notre actualité.

Préface. La leçon coloniale,par Éric Fassin
Introduction. Généalogies de l’intime. Dynamiques des études coloniales
Surveiller l’intime
Structure et argumentation
1. Repenser les catégories coloniales. Aux marges des communautés européennes
La fabrique d’une communauté à Deli
Se marier à Deli
Gardiens de moralité : honneur des femmes et prestige des Blancs
La structuration des communautés européennes et le problème des Blancs pauvres
Délimiter les catégories coloniales
2. La chair de l’empire. Genre et moralité dans la fabrique de la race
Messages politiques et métaphores sexuelles
Le sexe et autres catégories du contrôle colonial
Les femmes européennes et les frontières raciales
Les concessions à l’esprit chevaleresque
La dégénérescence blanche, la maternité et l’eugénisme
3. Affronts sexuels et frontières raciales. La compétence culturelle et les dangers du métissage
Compétence culturelle, identité nationale et métissage
La négligence culturelle et la politique raciale d’abandon
Des reconnaissances frauduleuses et d’autres dangers du métissage
Les frontières culturelles de la communauté nationale
Jus soli, jus sanguinis et nationalité
La loi de 1898 sur le mariage mixte
Des Indos-Européens en quête de patrie
Déracinement et racisme culturel
L’hybridité culturelle et la politique du refus
4. Une éducation sentimentale. Les enfants sur la brèche impériale
Les enfants européens et les contagions culturelles
Apprendre sa place, apprendre sa race
Maternelles coloniales, langue et politique de la race
De la bonne façon d’élever ses enfants, et des écoles destinées aux Européens pauvres
Les domestiques et les enfants
La fabrique de la race et l’acquisition de la civilité
5. Une lecture coloniale de Foucault. Corps bourgeois et soi racial
Où est la race chez Michel Foucault ?
Histoire de la sexualité / Histoire de la race
D’une symbolique du sang à une analytique de la sexualité
Les cultures coloniales du soi bourgeois
Sexualité des enfants et aliénation des affects
Réflexions
6. Travail de mémoire à Java
Sentiments coloniaux et mémoires tactiles
Accumulation et modèle hydraulique
Sub/versions domestiques
Les mémoires extérieures à la zone de confort
Mémoires sans script et scripts sans mémoire
Cadres familiaux
Juger de l’excès
Sens et sensibilité : la mémoire du concret
Au-delà de ce que nous souhaitons raconter
Épilogue. De l'usage risque des zones de confort et des cadres comparatifs
À propos des cadres comparatifs
Les études coloniales au prisme du genre
Des scripts charnels et coloniaux.
Postface
L’intime au cœur des formations impériales
Les enjeux de la comparaison
Politique des comparaisons alternatives
Les modèles troubles de la modernité coloniale
Séquelles
Intimités d’ailleurs.


samedi 8 juin 2013
Ann L200a STOLER - L167hair de l'empire aux ditions La Decouverte


 


Ann L200a STOLER - L167hair de l'empire aux ditions La Decouverte


 

On peut se féliciter de la traduction en français d'un livre d'Ann Laura Stoler qui donne à voir, en six chapitres denses, l'essentiel des propositions avec lesquelles cette chercheuse a bousculé notre regard sur les sociétés impériales. Elle invite à comprendre comment se construit l'évidence d'un monde divisé entre "colonisés" et "colonisateurs", entre "Européens" et "indigènes". Les empires coloniaux avaient besoin de ces catégories qu'elle débusque comme autant d'instruments participant du pouvoir, un pouvoir qui s'exerce d'abord sur les corps et par les corps. Ce sont eux qui forment les objets privilégiés d'Ann Laura Stoler. C'est là qu'elle identifie les sites de production privilégiés du politique, se demandant ce que c'était d'être un "Blanc", un "métis", une "bonne ménagère", un "bon père" en situation coloniale, alors même que se jouaient, à travers chacun et chacune, le présent et l'avenir d'un monde précaire et inquiet. Cette dynamique de formation politique reposait sur une série de hiérarchies, ancrées dans les différences raciales et pénétrant au plus intime de la vie des individus. Ce livre propose plusieurs "micronoeuds de gouvernance" nichés dans le quotidien d'une relation père/fils ou mère/enfants, dans l'encadrement législatif des mariages mixtes, dans la recherche effrénée de la propreté d'une domestique indonésienne ou encore dans la qualité de la nourriture donnée aux nourrices d'enfants néerlandais à Java. Ann Laura Stoler a, depuis la parution américaine en 2002, approfondi sa réflexion dans de nombreux travaux qu'un appareil critique, présent an préface et en postface, permet de repérer avant de les lire... dans une prochaine traduction ?

14/06/2013 - Raphaëlle Branche - Le Monde des Livres

 

Dans ce livre pionnier, enfin traduit en France, Ann Laura Stoler nous entraîne dans l'univers complexe et passionnant de l'Indonésie coloniale. Centrée sur la problématique de l'intime - ce qu'elle appelle de belle manière "la chair de l'empire", catégorie qu'elle a en grande partie permis de légitimer dans le champ historique des études coloniales - , l'auteur nous amène à réfléchir à partir du cas indonésien, sur une série de questions essentielles pour repenser l'histoire des colonisations européennes. En mettant en évidence d'abord les liens consubstantiels entre le "centre" (la métropole coloniale) et ses "périphéries" (les territoires colonisés), battant en brèche, au passage, l'idée encore fort répandue que l'histoire de l'une serait "étanche" par rapport à celle des autres, Ann Laura Stoler procède à un sain décloisonnement tant historique que politique. Ce faisant, elle déconstruit aussi les catégories binaires, notamment celle de colon/colonisé en rappelant par exemple que la question de la classe impacte de manière extrêmement forte celle de la domination raciale. Attentive, y compris dans les plis de l'archive, aux interfaces, et donc aux hybridations qui en découlent, l'auteur nous parle alors de sociétés coloniales où interagissent des individus-frontières, notamment les métis de sang et/ou de culture. Elle nous rappelle que "le personnel est toujours politique". Pour ce faire, elle place la question des femmes, du genre et de la sexualité au coeur de son livre, notamment à travers son analyse du concubinage dans l'Indonésie coloniale, y compris quand celui-ci sera officiellement interdit dans tout l'empire britannique, à partir de 1910. Ainsi établit-elle, dans de fort belles pages, le rôle central, pour l'équilibre sexuel de la société blanche à Sumatra et à Java au XIX° siècle et au début du XX° siècle, de la huishoudster (domestique/maîtresse) autochtone. On sort de ce livre plus que jamais convaincu de l'importance de la catégorie de l'intime pour revisiter l'histoire coloniale (et postcoloniale).

01/09/2013 - Les collections de l'Histoire

 

 
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