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30 juillet 2006
Pierre Vidal-Naquet, l’homme révolté
Celui qui nous a aidé à tenir

Le 29 juillet 2006, Pierre Vidal-Naquet nous a quittés. Il laisse un vide terrible. Au-delà du chagrin et de la douleur, pour lesquels il n’y a pas de mots, je voudrais simplement apporter ici le témoignage de ce qu’il était pour moi et pour La Découverte, la maison d’édition dont j’ai la responsabilité depuis 1982 : bien plus qu’un auteur ou un directeur de collection (« Textes à l’appui/Histoire classique », créée en 1965, toujours vivante quarante ans plus tard), un ami très cher, un modèle et un guide pour tenter de tenir le cap dans un monde d’injustices où le mépris de la vérité et le « n’importe quoi » médiatique semblent devenus, depuis trop longtemps, les anti-boussoles de nos contemporains.


C’est en 1981 que je l’ai connu, quand François Maspero m’a demandé de venir l’épauler dans la maison qu’il avait créée en 1959. À l’époque, « PVN » n’était encore pour moi qu’une icône, un singulier « historien engagé », dont je savais à peine – comme bien des jeunes « soixante-huitards » incultes – le combat courageux contre les horreurs de la guerre d’Algérie, avec le Comité Audin et le Manifeste des 121. Un combat partagé avec des hommes et des femmes bien peu nombreux, dont les éditeurs Jérôme Lindon et François Maspero. Mais en vérité, j’ignorais l’essentiel : déjà plus de vingt ans d’un travail scientifique profondément novateur, aux côtés de Jean-Pierre Vernant, plus de vingt ans d’engagements et de révoltes raisonnées. Et, derrière tout cela, la marque profonde et cachée de la disparition de Lucien et Margot, ses parents, à Auschwitz en 1944.


Tout cela, je ne le découvrirai que plus tard, au fil d’années d’amitié et de complicités de tous les instants. En 1981, ce qui me reste de notre première rencontre, c’est la joie de Pierre à la vue de la couverture de son nouveau livre Le Chasseur noir – si important à ses yeux –, que François Maspero avait créée pour lui, avec un étonnant tableau de la Renaissance qui courait du « plat un » au « plat quatre » de la couverture. Ensuite, après que François Maspero a décidé en 1982 de me confier sa maison, deve-nue La Découverte en 1983, l’aventure continuera. Une aventure qui m’a permis, grâce à Pierre, d’apprendre beaucoup.


Car Pierre était à la fois un savant, un « homme révolté » toujours lucide, et un passeur. En particulier avec ses fameuses préfaces, celles des nombreux livres qu’il nous a amenés, ainsi qu’à tant d’autres éditeurs – Marcel Benabou a ainsi pu évoquer « PVN préfacier, ou une forme latérale de l’histoire », dans le livre d’hommage de ses disciples, Pierre Vidal-Naquet, un historien dans la cité, que nous avons publié en 1998.


Faute de pouvoir les citer toutes, deux m’ont particulièrement marqué. La première est celle du livre de mon ami très proche, le militant et psychanalyste argentin Miguel Benasayag, Utopie et liberté, que j’ai publié en 1986, où il écrivait de façon prémonitoire, à propos de la torture : « L’État et le pouvoir d’État seront toujours un masque, ce qui ne nous libèrera pas du devoir de l’arracher – par exemple en dénonçant les appels publics à la torture qui se sont multipliés après les attentats terroristes de Paris en septembre 1986. »


Autre préface, plus marquante encore, celle du livre de Nadine Heftler, Si tu t’en sors..., que j’ai publié en 1992. Déportée de Lyon à Auschwitz avec son père et sa mère en mai 1944, à l’âge de quinze ans, Nadine a survécu, pas ses parents. À son retour, elle a rédigé le témoignage de ce qu’elle avait vécu. Un texte terrible, qu’elle a très longtemps enfoui avant de chercher, vainement, à le faire éditer. Quand Pierre m’a amené ce manuscrit, il était bouleversé : Nadine et les siens avaient fait l’atroce voyage d’Auschwitz dans le même train que Lucien et Margot, ses parents. On ne peut relire aujourd’hui ce livre et sa préface sans pleurer...


Et avec les préfaces, bien sûr, les ouvrages de Pierre lui-même. D’autres sauront dire mieux que moi l’importance philosophique et anthropologique de ses grands livres d’histoire ancienne, comme les deux volumes de Mythe et tragédie en Grèce ancienne, rédigés avec Jean-Pierre Vernant (1972 et 1986), ou Les Grecs, les historiens, la démocratie. Le grand écart (2000). Avec d’autres livres, depuis le début des années 1980, durant toutes ces années terribles que nous sommes nombreux à avoir vécues avec le même sentiment de révolte qui animait Pierre à chaque instant, il nous a aidés à « tenir ».


En 1987, c’est avec un sentiment d’urgence que nous avons ainsi publié ses Assassins de la mémoire. « Un Eichmann de papier » et autres essais sur le révisionnisme, où il reprenait un ensemble d’articles au scalpel dénonçant l’atroce imposture des négationnistes de la Shoah : ces articles et ce livre, j’en suis convaincu, ont joué un rôle absolument décisif pour marquer un coup d’arrêt aux délires antisémites qui prospéraient alors sur le fumier du « n’importe quoi » médiatique. Et je me souviens encore avec émotion de l’accueil qu’il réserva alors à ma suggestion d’annexer à ce livre le texte de Cambalache, le fameux tango de l’Argentin Enrique Discepolo, écrit dans d’autres années sombres, en 1935 (« Aujourd’hui, ça revient au même/D’être loyal ou traître/Ignorant, savant, voleur/Généreux ou escroc./Tout est pareil, rien n’est mieux/Un âne vaut un grand professeur »).


Mêmes émotions quand nous avons publié successivement les trois tomes de Les Juifs, la Mémoire et le Présent, de 1991 à 1995. Là encore, des recueils d’articles, genre en principe ingrat, que Pierre a su transformer en une arme éditoriale redoutable. En mêlant dans ces volumes – échos de son formidable Flavius Josèphe, ou du bon usage de la trahison. Introduction à la guerre des Juifs (Minuit, 1977) – articles érudits consacrés à l’histoire ancienne du judaïsme et textes d’intervention réfléchis sur l’actualité brûlante du conflit israélo-palestinien, il en aidé beaucoup à sortir des œillères et des simplismes sur ce drame majeur de notre époque. Mais pas assez, hélas, car nombre des médias qui saluent aujourd’hui la « disparition d’un juste » ne s’étaient pas précipités alors pour simplement rendre compte de l’existence de ces livres...


Aussi bien, au-delà de la rage froide qui saisissait souvent Pierre face aux hypocrisies du temps, et qui avaient fini ces dernières années par occuper une bonne partie de nos conversations téléphoniques quasi hebdomadaires, je voudrais simplement évoquer les deux tomes de ses mémoires, que nous avons coéditées avec Le Seuil en 1995 et 1998 (Mémoires, I : La Brisure et l’Attente, 1930-1955 ; et Mémoires, II : Le Trouble et la Lumière, 1955-1998). Ce fut, sur tous les plans, une nouvelle aventure, dont je peux seulement témoigner à quel point elle fut longue et difficile pour Pierre, qui était la modestie et la simplicité mêmes. Et à quel point, pour moi comme pour beaucoup d’autres, elle a tant apporté.


Je pourrais en dire autant de ses combats pour l’Algérie. Durant la guerre d’indépendance, je l’ai dit, bien peu nombreux étaient les intellectuels français qui dénonçaient comme lui, pour reprendre les titres de trois de ses livres fameux, la « raison d’État » (Minuit, 1962), la « torture dans la République » (Minuit, 1972) et les « crimes de l’armée française » (Maspero, 1975). Mais ils ont été bien moins nombreux encore à dénoncer comme il l’a fait dans maintes tribunes, les « crimes de l’armée algérienne » lors du massacre d’octobre 1988 puis de la « sale guerre » déclenchée en janvier 1992 par des généraux tortionnaires nourris des enseignements de leurs prédécesseurs français de la « bataille d’Alger ». De cela, comme de bien d’autres de ses prises de position « à contre-courant », nous lui restons tous redevables. Et je suis convaincu que l’Histoire, qui était autant sa famille que sa maison, le reconnaîtra.


Si j’ai intitulé ce témoignage « PVN, l’homme révolté », c’est sans aucune référence au livre de Camus, dont nous n’avons jamais eu l’occasion de discuter. C’est la simple évidence d’un constat : révolté par le mensonge et l’injustice, Pierre l’a toujours été. Mais, à la différence de beaucoup d’autres, il a su nous montrer que la seule révolte, sans le savoir et la réflexion critique, ne peut être que vaine.

De tout cela, je tiens à le remercier. Et à dire à sa femme Geneviève, qui a partagé sa vie, ainsi qu’à ses enfants, Denis, Jacques et Vincent, à quel point nous partageons leur chagrin.


François Gèze, P-DG des Éditions La Découverte.

contact : Pascale Iltis
Éditions La Découverte
9 bis, rue Abel-Hovelacque - 75013 Paris tél : 01 44 08 84 21
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